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Editoriaux - Histoire - Livres - 13 janvier 2020

Livre : Miroir de nos peines, de Pierre Lemaitre

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Pierre Lemaitre n’aime pas Emmanuel Macron – pour qui il a voté – et l’a fait savoir, pour la sortie de son denier opus, dans une interview au JDD. Mais Pierre Lemaitre, comme Emmanuel Macron, sait habilement surfer, avec son éditeur, sur les commémorations : Au-revoir là-haut (quel beau titre, emprunté à une lettre de poilu), qui parut à l’automne 2013, évoquait la Première Guerre mondiale et obtint le prix Goncourt. Pour cette rentrée 2020, le troisième tome de sa trilogie plonge ses héros dans la débâcle de 1940.

S’il est un événement français qui aimante toute l’histoire du XXe siècle, c’est bien celui-là, comme une sorte de pivot, et un étalon par rapport auquel, encore aujourd’hui, on juge les hommes et les événements. Et peut-être plus encore en ces temps-ci, où la situation héritée de 1945 (et donc de 40) semble brouillée – ou terminée – sur le plan politique, social, international. 1940, synonyme d’un grand basculement historique imprévu, revient hanter les esprits. Est-ce le sens de ce titre : Miroir de nos peines ?

Toujours est-il que Lemaitre a choisi de braquer l’objectif sur les trois grands « lieux de mémoire » de ce terrible printemps 40 : la ligne Maginot et la percée des Ardennes, la déroute des élites gouvernementales à Paris et le chaos des routes de juin. Son système d’entrecroisement des aventures et des chapitres pouvait prendre ici toute son efficacité.

On retrouve dans l’ouvrage les clefs qui ont fait la réussite des précédents : l’alliance du cocasse et du tragique, l’empathie pour ses personnages, les rebondissements, un style simple et efficace, le tout reposant sur une documentation rigoureuse parfaitement fondue dans la trame romanesque, documentation qu’il détaille dans sa postface, en bon artisan. Mais, il faut l’avouer, on reste un peu sur sa faim : le rythme semble moins jubilatoire, le style moins disruptif, certaines ficelles un peu grosses (le personnage de Désiré).

Certes, le livre refermé, demeurent une figure et quelques scènes fortes. La figure est celle de Louise, emportée dans la quête de son secret de famille, même si ce fil narratif est sans doute celui qui ralentit le plus le rythme général du roman, alors que le chaos de 40 nécessitait, au contraire, de l’accélérer et de jouer davantage encore sur l’enchevêtrement des récits. Les scènes ? Peut-être celle des Ardennes où l’on respire, le temps de quelques pages, l’atmosphère d’Un balcon en forêt, de Julien Gracq ? Celle de la mitrailleuse en face du pont sur l’affluent de la Meuse, qui scelle l’amitié improbable de Gabriel et Raoul. Et leur héroïsme, tout aussi improbable avant que l’événement, l’Histoire ne viennent révéler les personnages à eux-mêmes. C’est sûrement le meilleur du livre.

Écrire un roman, un de plus, sur la débâcle relevait du défi. Pierre Lemaitre l’a en partie relevé. Mais il n’a pas réussi à trouver les bons dosages : entre le burlesque et le tragique, c’est le second qui devait commander. Or, le personnage de Désiré déséquilibre le roman dans l’autre sens : c’est dommage, car 40 a eu ses imposteurs, ses lâches, ses incompétents et ses pré-collabos – tout cela est maintenant bien documenté -, mais 40 a aussi eu ses héros, dont beaucoup demeurent encore dans l’ombre, et qui auraient mérité que le romancier leur permette de se frayer un chemin, à côté de Louise et de Gabriel. La vérité historique y aurait gagné. Et l’art du roman aussi.

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