Livres - Presse - 17 février 2018

Livre / Couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre

Vous voulez sortir de la triste actualité, échapper aussi un peu à votre vie et à ses contradictions, retrouver vos émotions à la lecture de Vingt ans après ? Prenez et lisez le dernier Lemaitre, vous ne serez pas déçu. Il trône en tête des ventes. Il a gagné son pari du roman populaire. Et ce succès est mérité.

C’est à Dumas, justement, que l’on pense d’abord, Dumas qu’il revendique comme son “maître” dans sa “Reconnaissance de dette”, cette postface où il égrène humblement les influences et les sources qui l’ont aidé dans ce second tome de sa “Trilogie Péricourt”. Pas tellement à la trilogie des Mousquetaires. Mais plutôt à la vengeance de Monte-Cristo, un Monte-Cristo qui, dans ce roman, est une femme, Madeleine Péricourt, la sœur du héros du premier opus, Au revoir là-haut. Une femme, et un enfant, ce petit Paul qui, dès le premier chapitre, lance le roman à un rythme effréné qui ne faiblit pas durant cinq cents pages. C’est peut-être la force du livre, le point de vue de cette femme, cette mère, et de cet enfant, dont la faiblesse va devenir le ressort de l’action, faire tomber les puissants de leur trône, des puissants à vrai dire terriblement fragiles, et que le romancier traite avec bienveillance et humour, même dans le cas du “salaud”. Oui, il y a du Magnificat et des Béatitudes (même si ça ferait bien rire l’auteur !) dans cette épopée de Madeleine Péricourt et du petit Paul. Le Christ est venu pour une remise en question. Vous me direz, une Madeleine flanquée d’un avorton nommé Paul, cela peut faire de sacrés évangélisateurs dans du roman, non ? Et des lecteurs. Le romancier et le héros, tous deux vengeurs à la Monte-Cristo, emboîtent donc le pas au Christ, ce qui nous vaut d’extraordinaires rebondissements. Madeleine Péricourt accède, dans ce livre, au statut de grande héroïne romanesque. Ce n’est pas la moindre réussite du roman.

Réussite qui amplifie celle du premier volume, Au revoir là-haut. Pierre Lemaitre a su prolonger l’élan en forçant encore le rythme et la satire sociale.

Dans Couleurs de l’incendie, le temps a passé – presque vingt ans, justement – et les héritiers Péricourt affrontent la crise des années trente, avec leur banque. C’est dire s’il sera question de faillite, d’évasion fiscale, de suisses, de commission parlementaire, de scandales, de liste de noms qui circulent dans la presse. Pierre Lemaitre s’est, là encore, abreuvé aux meilleures sources : les historiens (l’une de ses conseillères historiques, Camille Cléret, prépare une thèse sur les femmes dans l’Action française), mais aussi les grands chroniqueurs de l’époque. Son premier chapitre – étincelant, et qui donne son tempo à toute la suite – décrivant les funérailles d’un important de la IIIe doit beaucoup aux chroniques de Bainville 2 republiées récemment. Le romancier nous immerge donc dans cette triste période 1927-1933. Et le ton sonne juste. Si son réalisme est bienvenu et convaincant, les clins d’œil appuyés à notre époque sont peut-être de trop : un parlementaire pourfendeur de la dans le rôle de l’arroseur arrosé, l’expression “” pour décrire la modernité politico-économique… Mais on comprend que le romancier, en écrivant ce livre, ait été stupéfait de voir que la réalité de l’actualité rejoignait celle de ses personnages. Et ce n’est pas l’affaire Cahuzac, dont on reparle en ce moment, qui l’aura contredit.

Quoi qu’il en soit, son réalisme sert de tremplin à la fantaisie la plus déliée, symbolisée par une diva tenant tête à Hitler lors d’un récital à Berlin. À cela s’ajoutent les ficelles et le talent du Lemaitre auteur de polars. On sourit, on s’amuse, on est soufflé par la virtuosité.

En refermant ce livre, un “Splendeurs et misères de”, un “Grandeur et décadence de”, outre Dumas, on songeait à Balzac. Oui, Dumas et Balzac car, si vous comptiez au départ vous évader, cette étude de mœurs vous ramènera, avec Madeleine et Paul, aux contradictions de notre époque.

Notes:

  1. Jacques Bainville, Doit-on le dire ? 1924-1936, Les Belles Lettres, 2015.
  2. Jacques Bainville, Doit-on le dire ? 1924-1936, Les Belles Lettres, 2015.

À lire aussi

Mort de Philippe Jaccottet, grand poète et prodigieux traducteur d’Homère

Philippe Jaccottet restera un modèle d'humanisme enraciné, dans un lieu et une culture eur…