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Puisque les trappistes sont, ces temps-ci, à la mode, on peut aussi parler des bénédictins… Il sont plus transgressifs que tous les punks à chien ou à cheveux bleus, plus que tout réuni. Les mots de leur monde – effort, sacrifice, obéissance, fidélité, règle, prière, éternité, humilité – sont étrangers au nôtre. Leur choix semble dingue ou masochiste. « Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière »… aucune béatitude ne pourrait mieux leur convenir que celle-ci, qui n’est pas de Mathieu mais de Michel (Audiard). Ce sont les moines de Fontgombault, dont Nicolas Diat décrit la vie dans un livre intitulé Le Grand Bonheur.

On rentre dans ce livre comme on part faire une retraite. On tourne autour longtemps, un peu tenté, un peu rebuté, on est sûr de n’y trouver ni bluette, ni action trépidante… et, surtout, on a toujours une lecture plus pressée : combien d’essais en attente sur le chevet traitant de la crise sanitaire, des prochaines élections… sorti en octobre, il avait échoué en bas de la pile. Et puis la tour de Pise s’est effondrée, et la couverture, éclatante – des lettres jaunes sur une photo en noir et blanc, un moine paysan soignant ses bêtes qui pourrait aussi bien avoir été immortalisé hier qu’il y a 80 ans -,a rappelé à l’ordre : quand il faut y aller…

Quiconque a été une fois à Fontgombault salue le talent de Nicolas Diat : il y a du Cézanne, dans cet homme-là, il (dé)peint un tableau vivant, grouillant de silhouettes – alertes ou courbées, vaquant à leurs offices ou leurs travaux – et pourtant figées pour l’éternité : « Mais qui sont ces moines qui font descendre quelques gouttes du Ciel sur notre terre » ?

Nicolas Diat esquisse, par touches floues, le portrait de tel ou tel – l’anachorète, l’officier de marine, celui qui fut fiancé… – mais ne s’y attarde pas. Par pudeur, parce que l’autocentrisme n’est pas le de la maison ou parce que tenter de bricoler une typologie de ceux qui ont tout misé dans le pari de Pascal serait vain. Pour l’auteur, qui cite sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, « les âmes sont plus différentes que les visages »« chaque vocation est singulière ».

La première des obéissances est celle de ces hommes à la nature. Ou, plutôt, ils la domptent, mais en la respectant. À Fontgombault, les saisons sont reines : sous la plume de Nicolas Diat, la Fête-Dieu est ensoleillée et fleurie, le carême – et justement, il commence ces jours-ci… – terrible dans la Glaciale, comme est surnommée l’abbatiale. Il y fait si froid qu’on attend de retourner à l’extérieur comme on espère un radiateur : « Je vous laisse avec joie votre frigidaire roman », dixit, lapidaire, un religieux espagnol en partant. Le monastère est comme la misère. Moins pénible au soleil.

Mais cette acceptation est un luxe. Les moines ont peu de choses dans leur assiette, sur leur dos ou aux pieds, mais tout y est beau, bon, de qualité, durable, véritable… les légumes de la soupe comme le cuir des chaussures. Tout ce dont l’abondance de biens nous a privés.

Si ce volontaire les tient à l’abri des bruits du monde, ils vivent à l’unisson des catholiques, portant la même croix. Nicolas Diat évoque la visite de Joseph Ratzinger, alors « seulement » cardinal. Il s’était ouvert du thème central de son livre L’Esprit de la liturgie« le catholicisme a perdu la notion véritable du sacrifice » -, évoquant « le lien intrinsèque entre la crise de la foi, la crise de l’Église et la crise de la liturgie ». C’est cette brèche béante que Jean-Marie Guénois, du Figaro, a souligné au moment des manifs pour la messe… fustigé par certains clercs comme celui qui, dans une famille, révèle au grand jour les dissensions larvées.

La phrase d’accroche de ce texte n’était qu’une boutade. Ou pas. Il était d’usage, il y a quelques années, d’appeler les islamistes « fous de Dieu ». On sent, en refermant ce livre, que tant qu’il restera à Fontgombault ces autres fous de Dieu, les premiers, qu’ils soient de Trappes ou d’ailleurs, ne sauraient tout à fait avoir gagné.

16 février 2021

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