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Existerait-il une « troisième voie » entre capitalisme concurrentiel et interventionnisme économique centralisé ? L’économiste Guillaume Travers, qui poursuit avec ce nouvel opus sa quête des origines précapitalistes de l’ saine – nous avions recensé ici Économie médiévale et société féodale ainsi que Capitalisme moderne et société de marché –, répond par l’affirmative : le corporatisme.

Pleinement conscient de l’obsolescence doctrinale d’une théorie par trop marquée par des expériences historiques d’un autre temps – le Moyen Âge et, au XXe siècle, le salazarisme au , le fascisme en Italie et le régime de Vichy – qui en ont démonétisé et déprécié la valeur et la portée, l’auteur, avec un talent rare de la pédagogie, s’emploie, au contraire, à convaincre de l’impératif de sa reviviscence comme de ses potentialités supra-économiques, soit politiques et spirituelles.

Structuré en trois parties, cet essai court et dense dresse un panorama historique du corporatisme. Travers commence par rappeler que le terme même de « corporatisme » (« communautés de métiers ») a été employé, au milieu du XVIIIe siècle, par les « pourfendeurs des institutions féodales », attendu que, dans le temps comme dans l’espace, la chose offrait des déclinaisons que ce seul mot occultait péjorativement par sa fausse signification uniforme et généralisatrice : « confrérie, charité, guilde, hanse, métiers, corps de communauté, maîtrise, jurande, etc. ». Surtout les corporations n’ont-elles jamais eu une vocation strictement économique dans la mesure où elles apparaissaient avant tout comme un « idéal de régulation de l’ordre » et de réalisation du bien commun. Les corporations devront finalement leur dénaturation à la absolue avant d’être abolies par la Révolution (décret d’Allarde et loi Le Chapelier, en 1791).

Cette dernière a consacré l’individu arrimé, non pas à sa communauté historique et sociale d’appartenance, mais à l’axiomatique desséchante de ses intérêts particuliers indexés sur le seul principe du marché. La révolution industrielle du XIXe siècle, favorisant un exode rural sans précédent, a engendré une classe ouvrière déracinée et massifiée. La notion de « travail » s’est substituée à l’« œuvre » et la question sociale a polarisé les antagonismes dans une « lutte des classes » entretenue par le syndicalisme émergent – « dialectique “eux contre nous” ». En réaction à ce chiasme social et conflictuel s’est développée la pensée corporatiste moderne dont La Tour du Pin, qui inspirera la doctrine sociale de l’Église, fut un des principaux représentants, jusqu’aux non-conformistes des années trente en passant par l’Action française et le Cercle Proudhon de Georges Valois au planisme d’Henri de Man.

Toutefois, les expériences corporatistes menées au XXe siècle ont fait la preuve de leur foncière inadéquation dans une époque dominée par des États centralisés (fascistes ou autres) au point d’avoir cédé le pas à une autre forme de régulation des rapports sociaux : le droit du travail. Mais ce dernier, reposant sur le contractualisme et l’individualisme, incapable de s’émanciper de la logique marchande qui le sous-tend, est bien loin, évidemment, de renouer avec la dimension communautaire de l’ancien corporatisme, d’où son échec – comme celui d’un « dialogue social », d’autant plus hypothétique que les syndicats perdent de leur influence du fait de « l’individualisation croissante du monde du travail » et d’une sauvage qui annihile l’ancienne opposition patron/ouvrier.

Aussi, le corporatisme, sans renouer avec un passé idéalisé, pourrait « néanmoins servir d’idéal régulateur » à l’heure où l’on prend conscience des nécessités du localisme et d’un retour aux modes de vie enracinés.

On l’aura compris, ce brillant ouvrage devrait être lu et médité par tous les candidats à la présidentielle.

9 mai 2021

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