Editoriaux - Histoire - International - 30 octobre 2019

Les États-Unis reconnaissent le génocide arménien : sans arrière-pensées ?

Chaque fois qu’un pays reconnaît le génocide arménien, il provoque la colère du gouvernement turc. C’est dire si l’adoption, par la Chambre des représentants, d’un texte visant à « rejeter les tentatives […] d’associer le gouvernement américain à la négation du génocide arménien » n’a pas plu à Ankara. Son ministère des Affaires étrangères a aussitôt « [condamné] fortement » un « acte politique dénué de sens », ayant pour « seuls destinataires le lobby arménien et les groupes anti-turcs ». Les Turcs sont d’autant plus furieux que ce vote a été obtenu à une forte majorité (405 voix sur 435), associant les démocrates et les républicains, et qu’il intervient le jour de la fête nationale turque, à un moment où les relations entre Washington et Ankara sont, pour le moins, turbulentes.

En avril 2017, Donald Trump avait qualifié le massacre des Arméniens d’« une des pires atrocités de masse du XXe siècle », mais il s’était gardé d’utiliser le terme de « génocide ». Cette fois, la condamnation est sans nuances. La présidente de la Chambre des représentants, qui ne porte pas Trump dans son cœur, a déclaré : « Trop souvent, de manière tragique, la réalité de ce crime abominable a été niée. Aujourd’hui, nous disons clairement, dans cet hémicycle, afin que ce soit gravé dans le marbre des annales du Congrès : les actes barbares commis contre le peuple arménien constituent un génocide. » C’est la première fois qu’une telle résolution est adoptée en séance plénière.

Quelle que soit l’antipathie qu’on peut éprouver pour Erdoğan, il faut chercher à comprendre pourquoi les gouvernements turcs ont toujours refusé l’utilisation du terme « génocide », préférant parler de massacres réciproques sur fond de guerre civile et de famine. Selon des spécialistes de la Turquie, les dirigeants successifs craignent, en fouillant trop le passé, de remettre en cause l’histoire de la Turquie, beaucoup de personnalités de l’époque étant considérées comme des icônes. Ils craignent aussi, en cas de reconnaissance, d’être contraints à des réparations envers les familles arméniennes spoliées.

Les arrière-pensées politiques ne sont jamais absentes de ce débat, y compris aux États-Unis. Le Royaume-Uni et Israël ont, pour leur part, toujours refusé de considérer ces massacres comme un génocide pour ne pas altérer leurs relations avec la Turquie. Cependant, en Israël, cette absence de reconnaissance du génocide arménien est contestée par des historiens et des hommes politiques reprochant au gouvernement de sacrifier la morale au nom de la realpolitik. En France, l’adoption de la loi du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 avait suscité trois ans de controverses passionnées.

Si le Premier ministre arménien a immédiatement « salué le vote historique du Congrès américain », jugeant qu’il est « un pas audacieux vers la vérité et la justice historique », on attend la réaction de notre gouvernement. Après la décision d’instaurer une journée de commémoration du « génocide arménien », Macron n’a pas dû apprécier d’être traité par Erdoğan de « novice en politique ». D’autant plus que la France n’est pas à l’abri de tout reproche en la matière.

Ainsi, elle n’a jamais voulu admettre l’emploi du terme de « génocide » à propos des massacres vendéens. Craindrait-on que la répression menée par les « colonnes infernales » ne ternît l’image idyllique que l’histoire officielle veut présenter de la Révolution ? Apparemment, nos dirigeants, si friands de repentance quand il s’agit de la colonisation française ou de l’esclavage, font des choix sélectifs en fonction de ce qui les arrange.

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