Editoriaux - 4 juin 2016

La marche turque

Le Bundestag a voté cette semaine, à la quasi-unanimité, une résolution reconnaissant le génocide arménien. Le texte est intitulé « Souvenir et commémoration du génocide des Arméniens et d’autres minorités chrétiennes il y a 101 ans ». Cette résolution a certainement dû embarrasser la chancelière, interlocuteur privilégié, jusque-là, du président turc Erdoğan.

Des députés allemands ont fait l’objet de menaces de mort. Rappelons, tout de même, que trois millions de citoyens allemands sont d’origine turque. Bien évidemment, cette résolution a provoqué la colère du sultan d’Ankara, qui a estimé qu’elle était « une erreur historique ». Il vient, d’ailleurs, de rappeler pour consultation son ambassadeur à Berlin.

Il est vrai que M. Erdoğan s’y connaît en matière de définition de crime contre l’humanité. Ainsi, en 2008, s’adressant à la communauté turque d’Allemagne, alors qu’il était encore Premier ministre, il avait tout simplement déclaré que « l’assimilation est un crime contre l’humanité ». Provocation ? Peut-être, mais cela avait au moins le mérite d’être clair. Provocation, toujours, cette fois-ci en France. En juin 2014, à Lyon, Erdoğan renouvela cette injonction à ne pas s’assimiler. Injonction qui tombe à pic au pays de Hollande et de Vallaud-Belkacem. En octobre 2015, toujours en France, c’est à Strasbourg qu’Erdoğan, cette fois-ci président, était venu galvaniser la diaspora européenne turque : entre 12.000 et 15.000 personnes rassemblées au Zénith pour cette « grand-messe », hommes et femmes chacun de leur côté. Grandiose, il avait notamment présenté la Turquie comme le défenseur de la vraie civilisation, face à une Europe affectée par la xénophobie, l’islamophobie et le racisme. Marine Le Pen, face à la soumission du gouvernement français devant une telle provocation, avait d’ailleurs tweeté « Erdoğan en meeting à Strasbourg : “Vous êtes des Turcs d’Europe.” Plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas. Désassimilation. »

Ironie du sort : c’est dans la même semaine où le président Erdoğan se fâche – sans doute provisoirement – avec l’Allemagne qu’il se permet de critiquer les violences policières dans notre pays à l’occasion des manifestations anti-loi Travail. La Turquie fait la leçon à la France. Et que répond la France ? Rien. Ou alors, si elle l’a fait, cela l’a été dans la plus grande disette médiatique, sous le voile, non pas islamique mais discret, de la diplomatie policée de notre vieille nation. Il est vrai que François Hollande ne peut pas être partout : d’un côté distribuer des milliards qu’il n’a pas en vue de 2017, assister aux matchs de foot et contempler les eaux qui baissent – comme le chômage ? – sous le pont de l’Alma et, de l’autre, demander réparation des insultes faites à notre pays.

Au fait, savez-vous sous quel gouvernement fut votée, en France, la reconnaissance du génocide arménien ? Sous le gouvernement Jospin en janvier 2001. Une loi moins compliquée que la loi Travail. Un seul article : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. » Par qui ? La loi ne le dit pas. Superflu ? Peut-être. Mais révélateur.

La Turquie peut continuer sa marche.

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