Editoriaux - Musique - Société - 25 juillet 2019

L’electro et le chant grégorien, l’ubac et l’adret de l’Occident

On ne saurait occulter la place considérable que tient la « music » dite « electro » dans la société contemporaine. On estime, rien qu’en Allemagne, à près de 15 millions le nombre d’amateurs inconditionnels de ces sons synthétiques et répétitifs. Des « événements » tels que les rassemblements sauvages, « raves » ou « fêtes », urbaines ou campagnardes, les « parades », les transes organisées dans des sites industriels désaffectés, à la fébrilité « privée » provoquée dans la carlingue de son automobile, on la trouve partout, avec ses dérives. Elle est un signe d’identité, représentative de ce qu’est devenu le monde postmoderne.

Elle est l’exact opposé, son ubac, son côté sombre, de ce que fut – de ce qu’est – l’expression musicale la plus pure de l’Occident chrétien, vieille de 1.200 ans, le chant grégorien qui, à l’image de ce que sont le troparion gréco-byzantin, la cantillation juive ou coranique, le dhrupad hindou, les hymnes bouddhiques, etc., appartient à une tradition ancrée dans des racines, d’abord dans les rituels de Gaule, d’Espagne, de Milan, de Bénévent, de Bretagne armoricaine, d’Irlande, d’Écosse, de Rome, puis, à partir de l’époque carolingienne, dans une synthèse entre le chant vieux-romain (la schola cantorum) et le chant gallican, dont la « restauration », au milieu du XIXe siècle, à Solesmes, par le père Guéranger, peut donner une idée.

Ici, dans la musique techno, on privilégie les moyens techniques de l’âge postindustriel ; là, c’est la voix, a cappella, qui est vecteur de l’âme. Ici, on se fond dans une foule pour s’abîmer dans un vide saturé de sons agressifs ; là, on porte à l’unisson fraternel un texte sacré qui, par les silences qui le ponctuent, nourrit le silence intérieur de la méditation. Ici, on se réclame du devoir de plaisir aigu, d’un hédonisme matérialiste, sensoriel, qui nimbe le monde d’une glu prégnante ; là, on recherche l’ascèse, le dépouillement, l’oubli de la forme et des conditionnements existentiels pour retourner à l’origine, à cette étincelle divine que chacun porte en soi. Ici, on s’enferme dans un pathos tribal, une sensiblerie érotisée, dont le narcissisme ne renvoie qu’à un ego éclaté ; là, par le latin, langue de l’Empire d’Occident, par l’œuvre liturgique, en harmonie avec l’assemblée monastique, où chacun est une personne unie au groupe, on s’ouvre à la charité, à l’universalité d’une humanité régénérée par l’appel du Divin. Ici, on bascule de plain-pied dans le domaine vorace de la consommation, de vêtements de marque – autant de codes d’appartenances – , de drogues, d’appareils de toutes sortes, d’inscriptions dans la chair ; là, on se vêt d’une bure, on s’annihile, on cultive humblement la pauvreté christique pour offrir l’intégralité de son être à la Beauté sacrée. Ici, on finit la nuit dans la fatigue propres aux bêtes épuisées ; là, on a le cœur empli d’une joie virile et fraternelle.

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