Editoriaux - Réflexions - Société - 15 janvier 2020

Lecteur en sensibilité : un nouveau job d’avenir !

En guise d’introduction, il serait légitime de paraphraser un grand philosophe, certes moins érudit que BHL, un personnage empreint de sagesse issu du roman de l’écrivain britannique Rudyard Kipling, un illustre penseur qui enseigne la loi de la jungle à un jeune garçon en quête d’identité, Baloo, qui, de nos jours n’aurait pas hésité à pousser la chansonnette en dandinant son imposant arrière-train – et je vous prie, là, d’y voir nulle once de grossophobie – : « Il en faut peu pour être offensé, vraiment très peu pour être offensé. »

L’époque est à l’offense facile, le blasphème à l’égard des valeurs progressistes d’égalité, d’égalité et d’égalité est systématiquement scruté par les ayatollahs de la justice sociale intégrale, l’incartade prospectée qui se terre derrière chaque mot, chaque phrase ou intention ; il suffit parfois d’une arrière-pensée mal placée pour heurter une sensibilité fragile, à fleur de peau, l’esclandre. À tel point qu’aux États-Unis, une nouvelle profession est en pleine expansion, celle louable de « lecteur en sensibilité ». De quoi s’agit-il ?

Un lecteur ès sensibilités, nous dit-on, est un « relecteur en diversité, quelqu’un qui relit un manuscrit avec un œil particulier et qui souligne à l’auteur la présence de stéréotypes ou de présentation biaisée, comme du racisme par exemple, et le signale à l’auteur ». Le but de la manœuvre est que le produit final n’offense personne. Chaque relecteur, dont les compétences spécifiques en la matière se sectorisent en fonction de ses origines et son parcours de vie, traque les extraits pouvant être perçus comme clichés à l’égard de certaines minorités ou possédant des relents nauséabonds sexistes, homophobes, racistes, misogynes, et moi, et moi, et moi. Pour les motivés, il existe même des cours en ligne pour posséder les compétences bienveillantes indispensables pour devenir « lecteur en sensibilité ». Eu égard au nombre grandissant des possibilités potentielles de se sentir offensé, proposer ce secteur à l’embauche devrait, sans nul doute, durablement baisser la courbe du chômage.

Des romans réservés aux Noirs, d’autres aux transgenres ou gays, à ceux qui ont été colonisés et aux autres qui colonisent, aux arachnophobes, aux intolérants au gluten, des romans halal et d’autres casher. On appelle cela « la littérature segmentée ». On n’ose imaginer, à titre d’exemple, à combien de phrases aurait été limité Le Suicide français, d’Éric Zemmour, si celui-ci avait bénéficié des services et sévices d’un lecteur en sensibilité. Même au sein du gotha médiatique du terroir, ça commence à sentir le roussi : « Aujourd’hui, il faut faire des films où on ne dit rien sur les femmes, sur les Noirs, rien sur les juifs, rien sur les pédés… », dixit le rebelle Cassel. Après le mariage pour tous, un bambin pour tous, nous voilà à l’offense pour tous ou la tribalisation conflictuelle de la société morcelée en fonction de chaque minorité, à celle qui hurle le plus fort à l’offense.

« Pour pouvoir penser, il faut risquer d’être offensant, mais les gens n’aiment pas penser ou être offensés », dixit Jordan Peterson, le psychologue canadien, présenté dans ces colonnes, car bien plus que la liberté d’expression qui ne doit pas se limiter aux idées convenues, il s’agit d’empêcher la réflexion, en danger face à cette dictature de l’offense, pour faire place à l’autocensure, à l’autodafé volontaire bien assimilés au sein de la propagande officielle. Mais revenons-en à Rudyard Kipling, qui clôturait ainsi son célèbre poème Si :

« Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils. »

Combien d’âmes sensibles seront offensées par ces quatre lignes ?

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