Ainsi, la statue de louis XVI à Louisville (États-Unis) ne sera pas reposée, sur pression des extrémistes noirs. En vérité, ces gens-là ne s’en sont pas pris à Louis XVI, qu’ils ne connaissent pas pour la plupart, ils s’en prennent à des statues parce que les statues montrent des personnages qui manifestent une civilisation.

Ce n’est même pas une guerre de civilisation. Ce qu’écrivait Samuel Huntington en 1996 ( Le Choc des civilisations) concernait des civilisations qu’il jugeait antagonistes – peu importe, d’ailleurs, ce que l’on pouvait penser de sa rigueur intellectuelle dans la présentation de sa thèse.

Ici, c’est l’assaut de la sauvagerie. On s’en prend aux statues, n’importe lesquelles, même celle de Schœlcher dont – ironie de l’Histoire – les Barbares ne connaissent ni le nom ni l’œuvre, parce qu’elles manifestent une civilisation, une histoire, entretenant un complexe dans l’esprit de certains fanatiques qui, refusant leur intégration à la civilisation occidentale par-delà les inévitables blessures du passé, se sentent irrémédiablement inférieurs.

Le contraire de cette attitude, c’est Léopold Senghor, qui s’est imposé comme l’un des cinq plus grands poètes français du XXe siècle, tout en apportant aux lettres françaises, pour leur bonheur, une singularité originelle, une sensibilité africaine évidente, un rythme nouveau de la phrase. On pense, par exemple, au chef-d’œuvre consacré au fleuve Congo : « Oho ! Congo oho ! Pour rythmer ton nom grand sur les eaux sur les fleuves sur toute mémoire/Que j’émeuve la voix des kôras Koyaté ! […] Femme grande ! eau tant ouverte à la rame et à l’étrave des pirogues/Ma Saô mon amante aux cuisses furieuses, aux longs bras de nénuphars calmes/Femme précieuse d’ouzougou, corps d’huile imputrescible à la peau de nuit diamantine. »

Le contraire, également, de cette attitude de rejet, ce sont nous, les Gaulois, qui, n’en déplaise à quelques farfelus oubliant que nous n’avions pas d’écriture quand Rome est venue nous soumettre, lui devons de nous avoir apporté sa civilisation gréco-latine, ses arts, ses lettres, ses lois, son État, sa notion de chef d’État et, au bout du compte, d’avoir transformé les Gaules en la Gaule, après une guerre de conquête d’une extrême brutalité – on se souvient, par exemple, des mains des défenseurs d’Uxellodunum, coupées sur ordre de César en 51 av. J.-C. – puis une occupation qui a duré cinq siècles.

Sans nul doute, la société américaine est foncièrement raciste, ne serait-ce que par son antiracisme autant pacificateur que manipulateur, qui dissimule son sentiment de supériorité blanche (par exemple, on ne se dit pas « Blancs » pour ne pas faire de peine aux Noirs, on se dit « Caucasiens » ; on réinvente l’histoire du pays au cinéma ; on regarde un métis comme un Noir et jamais un Blanc, etc.). Hélas, dans le cadre de l’empire américain auquel nous appartenons, des extrémistes noirs français imitent, à Paris ou aux Antilles, l’exemple des Noirs américains. On voit même des étudiants noirs appeler au boycott de la science en général, accusée être l’instrument forgé par la race blanche pour les humilier.

On comprend bien que, par-delà leurs agressions, somme toute anecdotiques, ce sont eux leurs premières victimes, car leur dérive ne trouve aucun lieu où les conduire. Qu’ils se libèrent de leur auto-racisme, qu’ils sortent du narcissisme infantile, qu’ils suivent l’exemple de Senghor, de Mandela, de Tiger Woods : le génie n’a pas de couleur, mais il ne s’épanouit pas tout seul. Sans les Indiens qui ont inventé le zéro, Cantor n’eût rien écrit. La navigation doit autant aux Portugais qu’aux Arabes et aux Grecs. Ce n’est pas en détruisant la civilisation des autres que l’on construit la sienne propre.

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