La mort est insoutenable, aussi faut-il le secours de quelque haute idée ou peut-être d’une croyance pour en supporter le spectacle. À moins qu’on ne la cache !

Dans l’anonymat des métropoles où l’âme s’en va en silence, n’éveillant d’autre effroi que celui de quelques voisins au passage des déménageurs qui vident l’appartement. Dans la relégation des établissements hospitaliers où les visites finissent en calvaire. Lorsqu’il n’y a plus de communauté, la mort se cache et se commet en secret, le tocsin depuis longtemps a renoncé à couvrir le bruit des villes et les offices mortuaires réunissent quelques rares proches en toute discrétion. La mort qu’on ne voit pas n’effraye pas non plus, elle se contente de remplir de terreur celui qui s’en va, une terreur d’autant plus grande que les rives du Styx ressemblent à quelque chambre au milieu d’appartements où les voisins continuent de déplacer des chaises qui raclent et à fermer des portes qui claquent. La barque du passeur Charon accoste sous les décibels de la télévision de l’autre côté de la cloison. Souvent, il ne se trouve pas même une âme pour recueillir le dernier râle.

Les âmes s’emploient à vivre, elles n’ont pas le temps de mourir, elles n’ont pas le temps d’y songer, elles n’y songent pas du reste, elles sont élevées dans l’illusion de la jeunesse et de l’éternité. Nul événement dramatique ne les a trempées dans son creuset, alors elles croient que le temps des événements dramatiques est révolu. Si vis pacem, para bellum, et quoi, encore ! Carpe diem, en version consumériste ! Après moi, le déluge !

Mais les Parques font leur moisson où bon leur chante et, parfois, un homme tombe du haut d’un pont, des promeneurs sont exécutés par des terroristes, le cadavre d’un enfant échoue sur une plage de la mer Égée, des nettoyeurs s’enfoncent dans le ventre d’une centrale en fusion, des individus traversent une mer à bord d’embarcations deux fois trop petites, des individus se mettent à tousser et finissent pas étouffer sans qu’on sache pourquoi, etc. La mort qui s’invite dans un monde d’où elle a été chassée effraie, affole, jette les esprits dans l’hystérie. Les journalistes s’emploient à en multiplier les images comme dans un kaléidoscope et deviennent les maîtres de cérémonie. Les caméras attendent les rescapés sur les plages, plus nombreuses que les sauveteurs, elles se promènent dans les couloirs des hôpitaux, elles déforment la réalité du monde et la restreignent aux seuls lieux où la mort s’invite sans qu’il soit possible de la cacher. Les caméras déroulent le spectacle obscène de la mort et privent les maîtres du monde de toute espèce de lucidité.

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