« Les écoles privées sous contrat sont prises dans une seringue »

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Cet article a été publié le 21/05/2023.

Le 17 mai, Pap Ndiaye, encore ministre de l'Éducation nationale, et le secrétaire général de l'Enseignement catholique (SGEC) signaient un accord afin de renforcer la mixité sociale dans les établissements privés. Anne Coffinier, présidente de l'association Créer son école, analysait pour BV les conséquences de ce protocole.

Iris Bridier. Lors d’un précédent échange, vous déclariez que la mixité sociale dans le privé relevait d’un vœu pieux. Qu’attendre du protocole signé, ce 17 mai, entre Pap Ndiaye et Philippe Delorme ?

Anne Coffinier. À court terme, ce protocole ne changera rien car il ne comporte aucune disposition contraignante et qu’il est signé alors que personne n’a connaissance de la situation de départ. Peu de Français le savent, mais nombre d’établissements privés sous contrat pratiquent déjà des réductions tarifaires au regard de la taille de la fratrie, mais aussi, parfois, des ressources financières des parents. À moyen terme, les écoles privées sous contrat sont prises dans une seringue. Elles ont pris l’engagement ferme de livrer sur un serveur informatique unique des données chiffrées sur leurs instruments de politique sociale. De même que la publication des IPS (indice de positionnement social), en octobre dernier, a conduit le gouvernement à exiger ouvertement et comme jamais auparavant une participation significative de l’Enseignement catholique aux efforts de mixité sociale, la communication de données quantitatives sur la réalité de la politique sociale des écoles privées sous contrat déclenchera inévitablement de nouvelles mesures, beaucoup plus contraignantes. La gauche veut aller plus loin et le gouvernement aura besoin de faire des concessions, comme le veut la "méthode" d’Emmanuel Macron. Cette fois-ci, la montagne a accouché d’une souris. Mais il y a toujours un effet de cliquet. La prochaine fois, les exigences seront plus clairement contraignantes. Et l’on voit mal comment l’Église catholique, qui doit avoir à cœur les pauvres et les déshérités, pourrait politiquement résister durablement à la pression dans le contexte actuel.

I. B. Quelle est la marge de manœuvre pour l’un et l’autre, dans cet échange ?

A. C. La liberté d’enseignement, de valeur constitutionnelle, comprend la liberté de sélectionner ses élèves sur les critères choisis librement par l’établissement, dès lors qu’ils ne sont pas discriminatoires au sens du Code pénal. Cela constitue, en théorie, une protection contre les politiques de quotas pouvant être imposées par l’État. En théorie seulement, parce que la validation par le Conseil constitutionnel de l’interdiction de l’école à la maison - sauf cas dérogatoires très limités - a montré qu’il était difficile d’avoir des certitudes sur ce qui serait, in fine, déclaré constitutionnel sur quelque sujet que ce soit…

Par ailleurs, les syndicats veulent que les efforts de mixité sociale soient surtout bénéfiques à l’Éducation nationale. Ils veulent que l’intégration du privé à cette politique volontariste ne soit pas un prétexte pour ne pas traiter le problème au sein même de l’Éducation nationale où les différences sociales d’une école à l’autre sont considérables… Ce qui serait très mal vu aussi, par les syndicats enseignants comme par les organisations de parents d’élèves du public, serait que les contraintes nouvellement imposées à l’Enseignement catholique finissent par se traduire par une augmentation des financements publics octroyés aux écoles privées sous contrat. De ce point de vue-là, le SGEC a été habile, puisqu’il a conditionné les efforts de mixité à l’obtention d’un meilleur subventionnement de la cantine dans les écoles privées sous contrat par les collectivités locales. En effet, le protocole prévoit de « doubler le taux d’élèves boursiers en 5 ans dans les établissements où les familles bénéficient d’aides sociales » équivalentes à celles prévues pour le public.

I. B. Est-ce l’école privée (hors ou sous contrat) qui s’oppose à l’égalité des chances ?

A. C. Dans les années 1980, les meilleures écoles étaient publiques, tandis que les écoles privées concentraient les élèves en difficulté scolaire. Il n’y a donc aucun lien direct entre l’existence d’un secteur privé et l’existence d’inégalité des chances en France. C’est la déliquescence de l’école publique associée au caractère payant de l’école privée sous ou hors contrat qui crée l’inégalité des chances ! Il faut donc relever la qualité de l’enseignement public et supprimer les barrières financières à la scolarisation des enfants dans les écoles privées sous ou hors contrat pour réduire les injustices sociales. La suppression de la carte scolaire obligatoire pour les élèves publics est également urgente, au regard de la forte ghettoïsation géographique prévalant en France.

I. B. Faut-il voir dans cet accord une manœuvre de diversion pour éviter d’affronter les vrais problèmes ou bien une volonté d’aligner le privé sur le public ?

A. C. L’inégalité des chances scolaires en France est un vrai problème. C’est une réelle injustice. Entre deux écoles publiques de deux quartiers différents, les chances ne sont pas les mêmes du tout ! Et entre une école publique et une école privée d’un même quartier, elles diffèrent aussi beaucoup. L’égalité n’est pas davantage dans les familles. L’inégalité est partout.

Pour renforcer la justice, donc l’égalité des chances, certains - plutôt à gauche - pensent qu’il faut mettre tous les élèves dans les mêmes structures gratuites, ensemble, indépendamment de leurs besoins et aspirations propres. C’était déjà la logique qui a conduit, en 1975, à la loi Haby instaurant le collège unique. D’autres, dont je fais partie, considèrent tout au contraire que l’égalité des chances est fondamentale dans toute société digne de ce nom, et qu’elle passe par la diversification de l’offre éducative, la suppression de la carte scolaire et le financement de bourses pour les élèves ne pouvant pas payer l’intégralité des frais de scolarité leur permettant de rejoindre l’école privée qu’ils ont choisie.

I. B. Les effets de ce nouveau protocole sont prévisibles : nivellement par le bas et glissement du privé vers des écoles indépendantes. Comment aider efficacement les plus défavorisés qui pâtiront de cette sélection naturelle ?

A.C. Ce n’est pas parce qu’on accueille des enfants d’origine sociale modeste qu’on aura un nivellement par le bas du niveau scolaire. Je suis d’accord là-dessus avec le SGEC, M. Delorme. C’est du mauvais Bourdieu que de poser un signe égal entre performances scolaires et origines sociales. Par contre, si l’on impose des quotas d’élèves en rupture scolaire aux établissements privés performants, c’est une tout autre histoire, et cela conduira en effet à un nivellement par le bas des établissements privés sous contrat et à une fuite vers les établissements indépendants. Quant aux écoles indépendantes, elles sont l’avenir, indépendamment de cette mise en place où pas de quotas de mixité sociale et scolaire. Ces écoles doivent se rendre plus accessibles financièrement aux élèves méritants d’origine sociale défavorisée. C’est une question de justice. La plupart y sont très sensibles, et la fondation Kairos pour l’innovation éducative Institut de France s’engage fortement, aujourd’hui, pour développer des bourses d’accessibilité en leur faveur. Ainsi, au collège du Petit-Prince d’Osny dans le 95, trois enfants ont pu, par exemple, étudier grâce à une subvention de la fondation Kairos. L’égalité des chances 3.0 passe par l’accès effectif de l’enfant à l’école publique ou privée qui lui correspond. Il n’est pas question de se soustraire au "commun" dont parle sans arrêt la gauche, mais bien de répondre au besoin réel de chaque enfant pour lui assurer une scolarité la plus épanouie possible. L’égalité des chances passe donc par une politique de bourses très active, privée pour l’instant, et un jour peut-être publique aussi… Les écoles privées doivent pouvoir sélectionner leurs élèves sur des critères scolaires et académiques. C’est là-dessus que repose précisément la méritocratie. Mais elles doivent offrir des bourses aux élèves méritants des milieux défavorisés pour que l’origine sociale ne vienne pas entraver l’accès à une école de qualité pour les enfants concernés.

I. B. Finalement, entre la mixité sociale, l’éducation idéologisée à la sexualité et les atteintes à la laïcité, quelle place reste-t-il pour les savoirs fondamentaux ?

A. C. L’école doit se recentrer sur la maîtrise de la langue française avant tout, mais aussi sur le développement de la puissance du raisonnement logique et la transmission de la culture classique française et occidentale dont la fécondité reste intacte. Elle ne peut pas tout faire et sans doute ne le doit-elle pas. L’école ne peut pas régler tous les problèmes de la société. Si tous les membres de la communauté nationale ne se sentent pas investis d’une mission éducative, des parents aux professeurs en passant par les conducteurs de bus scolaire, les ministres et les publicitaires, notre civilisation continuera de s’appauvrir inexorablement. Dans le concert des nations, la France ne pourra tirer son épingle du jeu qu’en ayant un haut niveau éducatif et culturel ainsi qu’un meilleur sens de l’initiative personnelle et de l’entreprise.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 28/08/2023 à 11:22.

Iris Bridier
Iris Bridier
Journaliste à BV

Vos commentaires

21 commentaires

  1. Chaque Ministre de l’Education, principalement de gauche, veut laisser sa marque, mettre sa patte à la déconstruction du pays. Combien d’idéologue se sont succéder pour nous amener au résultat actuel. Nos enfants payent la note et le pays s’enfonce dans la médiocrité.

  2. La mixité social à déjà été pratiqué ne serai-ce que dans les HLM, mettre parmi les mauvais des bons et secouer pour bon mélange, un catastrophe, que des mauvais cocktail.

  3. Après le saccage des écoles publiques ils ne vont pas saccager le privé . Dans le public les parents qui travaillent paient en fonction de leurs revenus (donc cher ) et d’autres ne paient rien ou peu : justice sociale de la macronie . Dans le privé le prix est le même pour tous les élèves et beaucoup de jeunes couples aujourd’hui préfèrent ne faire qu’un enfant et se priver un peu pour le mettre dans le privé : meilleur enseignement , plus sécuritaire , devoirs pratiquement faits en étude . Quand au niveau il n’y a pas photo , ils savent tous lire , écrire et compter . Ce que nous demandons à nos élus c’est de remettre de l’ordre dans nos écoles publiques .

  4. A partir des résultats au baccalauréat demandez-vous si il faut ou non mettre les enfants à l’ecole. Ce bac ne vaut plus rien, il y a même des profs qui pour une main dans le corsage mettent un 18 pour « sauver »leur victime. Et c’est du vécu.

  5. Décidément quand quelque chose fonctionne, la gauche arrive pour le casser : je ne vois pas ce que les écoles privées enlèvent aux écoles publiques.

  6. Il faudrait alors que le privé fasse des listes des élèves concernés donc de leurs parents: pour moi c’est du fichage.

      • Vous savez, à force de répéter cet ineptie à l’envie, et même si vous pensez le contraire, cette absurdité va finir par être admise comme  » LA VERITE » –
        Donc quand c’est la gauche qui le demande c’est sans doute plus facile, et non ce n’est pas obligatoirement bien, loin s’en faut – A un moment donné il faut arrêter les subtilités langagières, et savoir appeler un chat , un chat !

  7. Je crains que le gouvernement n’a que faire de l’instruction et de la grandeur de la France, leur but est de former une génération de soumis dociles aux ordres du mondialisme financier et du wookisme, degenrés sans passé historique ni identité

    • J’approuve totalement cette vision des choses, ce qui rend particulièrement compliqué de sortir de l’ornière où l’enseignement qui parau dans la fange depuis des décennie…

  8. Ca veut dire quoi mixité sociale ? Lorsque j’entends régulièrement parler du coût élevé de la scolarité dans les écoles privés, je me dit : encore une fake news ? J’ai dans mon entourage des enfants scolarisés en établissement privé : le coût est plutôt moins élevé lorsqu’ils s’agit de parents qui travaillent, parents qui ne sont même pas cadres :
    – il existe des frais de scolarité mais tout est pris en charge ; pas de périscolaire à payer en plus, périscolaire qui, comme on le sait et comme c’est généralisé dans notre pays, sont calculés en fonction des revenus des parents. Ceux qui vivent d’aides sociales (qui ne sont pas considérés comme des revenus) payent des sommes dérisoires, lorsqu’elles ne sont pas complètement prises en charge par la société, pour toutes les activités périscolaires, cantine, etc. Quant aux parents qui travaillent et qui, de ce fait ont des revenus pris en compte dans le montant du périscolaire, cantine etc. (et qui sont donc doublement taxés, 1 première fois par l’impôt sur le revenu et une 2ème fois par le coût de la prise en charge de leurs enfants en périscolaire et cantine), ils trouvent leur compte en mettant leurs enfants dans le privé : le coût de la prise en charge de leurs enfants n’est pas plus élevé alors que la qualité de l’enseignement, la qualité de la prise en charge globale de l’enfant, le respect de l’enfant, le refus de plus en plus difficile à assurer de l’endoctrinement de l’enfant, etc. n’ont rien à voir avec ce qui se passe dan l’éducation nationale généré par Pape Diaye … qui a bien confié ses enfants à l’éducation privé. On se demande pourquoi ?

  9. Le résultat de cette mixité sociale voulue par l’état sera une migration des élèves vers les établissements indépendants qui sélectionneront les élèves sur des critères différends du public.

    • Vu les conditions que l’Etat met maintenant à leur ouverture et même à leur maintien, il est sûr qu’ils ne pourront pas accueillir tous les élèves qui voudraient migrer. Sans compter l’énorme problème du recrutement des enseignants. Beaucoup d’écoles indépendantes peinent vraiment à trouver des enseignants, surtout dans le secondaire (collège / lycée). Il ne reste guère de congrégations enseignantes pouvant renforcer les rangs des professeurs…

  10. les écoles catholiques devraient donner des cours de catéchisme obligatoire. Elles seraient plus tranquilles

      • Ca ne l’est plus depuis un moment. On a le choix entre « pastorale » et « culture religieuse », où l’on apprend ce qu’est une église, qui est le Pape, etc… Le B-A-BA. Parfois cela se transforme en « culture religieuse générale »…et on invite un imam, un rabbin, et on regarde le tellement génial « C’est pas Sorcier » sur « Les trois religions du Livre » qui, comme tout le monde le sait, sont exactement identiques et équivalentes (vécu…).
        Tout dépend finalement de la direction de l’établissement, et de l’investissement des enseignants ou des « dames caté » qui s’occupent de cette fameuse pastorale. Souvent, cela dérive dans les grandes largeurs…

  11. Il y en a assez de payer pour les autres. Ceux qui ont l’éducation de leurs enfants à cœur payent le privé à leurs enfants, peu importe leurs revenus et quitte à se priver.
    Alors, si eux y arrivent, pourquoi faire des réductions pour ceux qui n’ont pas envie de faire le moindre effort?
    Combien de parents disent ne « pas avoir les moyens » mais fument un paquet de cigarettes par jour, ou boivent une bouteille de vin voir un ou deux joins par régulièrement…
    Si le privé dispense une bonne éducation, c’est principalement par ce que la faible cotisations mensuelle qu’il demande permet de sélectionner les parents qui se sentent concernés par l’éducation de leurs enfants, c’est tout.
    Du coup, quand un prof a un problème de comportement ou de travail avec un élève, le prof, mais aussi tous les autres élèves peuvent compter sur les parents du jeune pour le recadrer afin qu’il s’adapte, rattrape son retard et ne gêne personne.
    Si demain on accepte ceux qui n’en ont rien à faire, alors les autres parents n’auront plus aucun intérêt à payer.
    Comme d’habitude, nos petits esprits de l’état veulent que les autres fassent tout à leur place.
    Car le problème est moins le fait qu’il n’y ait pas de mixité sociale dans le privé que la déliquescence du public qui fait fuir tous ceux qui le peuvent.
    Qu’ils s’occupent de leurs établissements publics pour lesquelles on paye une fortune sans vraiment comprendre pourquoi.

  12. « Lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. » Proverbe chinois
    En attendant, la destruction de toutes les infrastructures du pays continuent, y compris et surtout l’école.

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