Je ne parviens pas à croire que ce soit pour « écrire un livre » avec David Amiel, Le progrès ne tombe pas du ciel, qu’Ismaël Emelien, conseiller spécial du président de la République, a quitté l’Élysée.

Mais plutôt, même s’il s’en défend, à cause de l’affaire Benalla. Son implication le plaçait dans une situation gênante et dans un malaise certain, si on en juge par les déclarations maladroites et guère plausibles dans les vidéos qu’il a postées anonymement sur pour dédouaner Alexandre Benalla ; l’une a été obtenue frauduleusement auprès de la préfecture de et concernait bien le 1er mai et l’agression incriminée, l’autre était mensongère.

Quelle dégringolade depuis la victoire de 2017 et l’arrivée de l’équipe exceptionnelle servant le président de la République à l’Élysée, avec en particulier Ismaël Emelien sur lequel on ne tarissait pas d’éloges et qui, à l’évidence, les méritait. Jeune, moderne, connecté, inventif, intuitif, moderne, secret, imprévisible, le conseiller spécial d’ fascinait. Le président de la République avait rassemblé autour de lui « les Mormons », comme on les surnommait, et leur silence constant ajouté à leur puissance de travail faisait l’admiration de beaucoup. On était enfin sorti de la présidence verbeuse et profuse de François Hollande.

Durant la première année, le Président a agi et fait voter deux lois importantes et tout semblait aller pour le mieux à l’intérieur de l’Élysée.

Puis Benalla, les multiples péripéties de cette affaire, la révélation, derrière le professionnalisme apparent, d’un amateurisme total et de transgressions troubles. Puis la commission sénatoriale et le bureau du Sénat saisissant le parquet de Paris comme il le devait. Ce dernier appréciera.

Les gilets jaunes depuis le mois de novembre.

Pour Ismaël Emelien, cela a été le Capitole.

Et, enfin, ce livre qui n’est pas la roche Tarpéienne.

Parce que l’ouvrage que j’ai lu en trois heures n’est pas médiocre ni déshonorant.

Son style est limpide et clair.

Je n’éprouve pas la joie mauvaise de certains face à cet ouvrage comme s’il était inférieur, forcément, à ce qu’on aurait été en droit d’attendre, notamment, de cet esprit et de cette liberté tant vantés : ceux d’Ismaël Emelien.

Il n’empêche que le constat de notre société, dans ses forces et ses faiblesses, ses limites et ses blocages, tel que les deux auteurs l’exposent, est pertinent et intéressant, même si les banalités presque obligatoires de l’analyse peuvent nous conduire à sous-estimer cette partie initiale du livre.

Pour sa part créative, la maximisation des possibles (à distinguer de l’égalité des chances), l’exigence du collectif et la nécessité de commencer par le bas constituent des orientations stimulantes mais qui, elles aussi, ne sont pas à ce point bouleversantes de nouveauté qu’elles justifient par principe une compréhension admirative. Rien n’est dénué d’intelligence ni de lucidité mais l’avenir n’est pas dégagé pour autant.

Ce qui gêne, dans leurs pages, est la volonté de théoriser le , autrement dit, pour eux, de définir avec précision le socle du macronisme qui demeurerait pur et intact malgré toutes les traverses qui l’ont dégradé.

Alors que, d’une part, il ne me semble pas que le progressisme puisse être un projet, encore moins un programme, mais qu’il représente un élan, une perspective, une lumière, une forme susceptibles d’irriguer le fond de n’importe quelle politique dans sa substance – même celle, parfois, et sur tel ou tel sujet, de ces populistes honnis par les rédacteurs.

Et que, d’autre part, puisque le livre cherche à louer les deux premières années du mandat présidentiel, il tombe tristement à plat au regard de ce qui se déroule dans notre pays et du peu d’impact du progressisme théorique dans la quotidienneté de tous. Une vision abstraite qui oublie seulement que le président de la République l’a de moins en moins incarnée.

Enfin, Emelien et Amiel abusent de la facilité, qu’ils ne parviennent pas toujours à valider sur les plans intellectuel et politique, d’un milieu prétendu juste, par exemple entre populistes d’extrême droite et d’extrême gauche. Ils s’abandonnent à un centrisme traditionnel qu’ils ont du mal à faire passer pour nouveau et décapant.

Du Capitole au livre : une chute évidente, mais ne jurons de rien – une remontée est possible.

Extrait de : Justice au Singulier

4 avril 2019

À lire aussi

Philippe Bilger, sur la condamnation de Nicolas Sarkozy : « Je considère que ce n’est pas un coup de tonnerre »

Ce 1er mars, Nicolas Sarkozy a été déclaré coupable de corruption et de trafic d’influence…