Il y a des jours, comme ça, où on se prendrait à rêver d'une France unie et fière. Loin des cocoricos à la Déroulède, loin des appels creux aux valeurs de la République, juste une fraternité patriotique. Le 14 juillet est un jour comme ça. Il s'y prête mieux que les victoires de Coupe du monde, à mon humble avis. On sait bien, d'ailleurs, que le 14 Juillet ne commémore pas la ridicule prise de la Bastille en 1789 : un bazar sans nom, sept détenus libérés de « l'arbitraire royal », des massacres, des « débordements en marge des festivités », bref, la France quand elle s'énerve. Le 14 Juillet, c'est le 14 juillet 1790, la fête de la Fédération, ce moment de grâce assez bref qui, avant Varennes, les Tuileries, l'assassinat du roi, les Chouans et tutti quanti, a permis à tous les camps de se retrouver sur un dénominateur commun. Marc Bloch disait que deux catégories de gens ne comprendraient jamais rien à l'Histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. On ne saurait mieux dire.

Ce jour-là, donc, on dépose les armes, symboliquement, ou plutôt on laisse les militaires les porter en notre nom. Les haines sont en pause. Toute la France est patriote, tous les Français aiment leur armée. Tous ? Non ! Quelque part, à la Maison de la Radio, une poignée d'éditorialistes résistent encore et toujours à la joie collective. Sur le service public, financé avec les mêmes que notre outil de défense, sur pour être précis, le journaliste Thomas Legrand a signé, ce 14 juillet, un éditorial parfaitement raccord, il le reconnaît lui-même, avec ce que l'on attend de la radio d'État au logo rouge.

Après avoir moqué les troupes à pied dans un style gaucho-ringard qui tient de la parodie de l'ORTF (« nos valeureux pompiers ») et de l'antimilitarisme neuneu des années 70 (« nos gendarmes fatigués [...], nos marins à pompons »), le journaliste part en vrille. « Canons érectiles », « gonflette blindée », « marche des fiertés régaliennes » : le vocabulaire choisi ne laisse guère de place à l'interprétation.

Thomas Legrand enchaîne sur un « benchmark » européen tout aussi lunaire : Italie, Grande-Bretagne, États-Unis ne sacrifient pas à la tradition. Les défilés militaires sont, selon lui, bons pour les nations peu sûres d'elles, qui ont besoin d'impressionner : Pakistan, Corée du Nord, Russie, etc. Dix minutes plus tard, on parlait, à coup sûr, de Nuremberg et de Leni Riefenstahl. Le point Godwin attendra. C'est dommage. Un dernier argument, tout aussi puissant que les autres ? L'essence coûte cher, c'est du gâchis, et surtout, le vrai défilé qui intéresse les Français, c'est le Tour de France.

Thomas Legrand est né en 1963. A-t-il fait son service militaire ? Mais il a, c'est visible, été bercé (assez près du mur) dans cette iconographie-là : camps de manœuvre ennuyeux, argent jeté par les fenêtres, empire soviétique déjà gâteux, adjudants qui picolent, treillis verts, moustaches épaisses, lunettes à verres orange, démonstrations de force d'un outil militaire apparemment inutile... Aujourd'hui - on a l'air de le découvrir sur -, notre armée patrouille dans les rues de France pour protéger les Français du terrorisme islamiste : est-ce cela, une « marche des fiertés régaliennes » ? Nos soldats offrent leur vie loin de chez eux et se battent à l'arme lourde contre un adversaire fuyant : est-ce le but de leurs « canons érectiles » ? Et la capacité de déployer un bataillon motorisé aux frontières de l'Ukraine en moins de huit jours, c'est, je présume, une démonstration de « gonflette blindée » ?

Décidément, en dépit de ce qu'ils pensent, il n'y a pas plus ringard qu'un gauchiste parisien. Passé à côté de l'évolution du monde, de la popularité des armées, du lien fraternel qui les unit à leur population, de leur rôle intégrateur dans une fracturée, de leur rôle d'escalier pour une jeunesse sans parents ni profs pour leur donner l'exemple, Thomas Legrand fait peine à entendre. Même sa joie mauvaise à taper sur les uniformes, les galons et les chars, assez poussivement d'ailleurs, est plutôt triste. Ce 14 juillet, tout le monde a entendu parler de l'hommage rendu aux morts de cette année (dont Maxime Blasco). Peu savent, en revanche, qui est Thomas Legrand. Une forme de justice immanente !

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15 juillet 2022

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