Contrairement à ce que l’on pouvait penser, les menaces de l’extérieur n’étaient pas dangereuses pour le FN. Mais c’est de l’intérieur que fissures et contestations sont venues. Aucun parti n’est homogène et, même si a toujours répudié au sein du FN les courants, il était inévitable que des sensibilités diverses s’exprimassent sans que l’unité soit toutefois altérée.

Le conflit que les médias ont surabondamment exploité entre Florian Philippot et -Le Pen et leur vision sociétale n’était pas forcément de nature à inquiéter la présidente du FN et à porter atteinte à son autorité. Marine Le Pen demeurait incontestée et ne lui était pas déniée la légitimité d’être la seule à proposer la "bonne" parole du FN.

Les controverses entre sa nièce et Philippot n’étaient pas des broutilles mais une dissidence périphérique tenant presque plus à l’antagonisme des tempéraments qu’à des oppositions de fond. On trouve toujours des idées pour déguiser des humeurs hostiles.

Il me semble qu’aujourd’hui, on a dépassé ce stade et que le ver centrifuge est dans le fruit en passe d’éclater.

D’abord, parce que Marion Maréchal-Le Pen ne dissimule plus son manque d’affinités avec Florian Philippot et les réserves que lui inspire la forme dont il use, et qu’elle n’hésite plus, surtout, à contredire sa tante sur des points au sujet desquels celle-ci considérait que le débat était clos (JDD).

Au-delà de Florian Philippot qui, pour l’instant, a l’oreille de Marine, ce qui crispe dorénavant la relation entre ces femmes est le heurt entre deux conceptions de la politique, deux approches fondamentalement différentes pour la société et le pouvoir, le clivage entre une présidente qui ne rêve que de ce dernier et cherche à tout mettre au service de cette ambition et une nièce talentueuse et convaincue plus préoccupée par la lutte intellectuelle et idéologique que par les habiletés nécessaires à la conquête. Marine, malgré les apparences, ne manque pas de ces dernières quand sa nièce s’en méfie si elles dénaturent la substance.

D’un côté, donc, un pragmatisme forcené, un empirisme persuadé que seul compte ce qui entraîne des avancées électorales, et de l’autre une authentique pensée conservatrice qui n’a pas une appétence éperdue pour la modernité et est capable de questionner, au risque de scandaliser, le catéchisme républicain faisant naître la France en 1789.

Marine Le Pen, au contraire, est naturellement éprise d’un modernisme qui ne la gêne pas parce qu’il correspond à son tempérament et aux brisures de son existence et que, surtout, elle l’estime nécessaire pour l’emporter dans la joute démocratique. Les valeurs sont un poids si elles freinent, retardent. Pour Marion, elles constituent le socle. L’une est une aventurière, une passionnée de la politique classique ; l’autre est une intellectuelle de la politique de rupture.

Les ponctuelles divergences – sur le remboursement de l’IVG, sur François Fillon adversaire facile ou redoutable – ne sont pas neutres. Elles révèlent qu’on est sorti des contrariétés inévitables dans une structure partisane et des dissidences secondaires pour entrer dans une zone où Marine Le Pen elle-même est contrainte de s’impliquer et de réagir et où ses éventuelles variations sont ciblées.

Qu’un chef doive réaffirmer son autorité et que sa ligne est la seule acceptable démontre, à l’évidence, que l’une et l’autre sont mises en doute et que le temps des troubles et des éclatements est survenu. Un FN risquant d’être divisé de l’intérieur n’est peut-être plus une hypothèse d’école.

Ce serait l’un de ces paradoxes dont la vie démocratique est coutumière. Ce que les ennemis du FN n’ont jamais su accomplir – le détruire ou, au moins, le faire baisser -, ses plus hauts responsables s’en chargeraient.

En tout cas le Front, s’il demeure national, n’en est déjà plus un.

Extrait de : Le Front en est-il encore un ?

12 décembre 2016

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