Il y a longtemps qu’à la tête de la France, nous n’avons plus de visionnaires. En revanche – oh, consolation ! -, nous avons des visioconférenciers. Jeudi, l’Élysée offre à la presse et au bon peuple l’extrait d’une visioconférence du Président avec certains de ses ministres, calfeutrés dans leurs ministères. Sujet de cette réunion à distance : l’économie qui doit continuer à tourner en état de confinement. Le « en même temps » poussé à son paroxysme. Pontifiant, le Président déclare : « La difficulté du moment, vous l’avez tous ressenti, c’est qu’il faut à la fois passer un message au pays et à nos concitoyens de protection, de distance collective qui est, disent les scientifiques, le préalable absolu à toute forme d’efficacité pour freiner l’épidémie, et, d’autre part continuer la vie économique. » Comme on n’a rien anticipé, la difficulté du problème n’en est que plus grande.

Mais là n’est pas notre sujet. Une fois encore, avec cette calamité qui s’abat sur le pays, évoque « les scientifiques » qu’il consulte régulièrement, semble-t-il. On entend cela depuis que la crise du coronavirus a commencé. Emmanuel Macron, qui croit au progrès comme d’autres à la réincarnation, consulte non pas « des » mais « les » scientifiques. Mystère de l’article défini. On ne sait pas vraiment qui ils sont, combien ils sont, mais c’est rassurant d’entendre ça. C’est même imparable. Ils sont, en quelque sorte, une façon de dédouaner le politique dans les décisions qu’il est amené à prendre. Consultés la semaine dernière, nous a-t-on dit, il n’y avait aucun danger à aller voter dimanche…

Autres temps, autres mœurs : Mitterrand consultait secrètement la voyante Élizabeth Teissier et Pharaon le grand prêtre. Les Grecs, la Pythie. Comme, par exemple, les stratèges Thémistocle et Aristide, en 480 av. J.-C., durant les guerres contre le Perse. Ayant rendu un oracle funeste, si Athènes s’engageait dans le conflit, la Pythie, fait rarissime, fut consultée une seconde fois et, finalement, la coalition des cités grecques emporta la fameuse bataille de Salamine contre Xerxès.

En 249 av. J.-C., lors de la première guerre contre les Carthaginois, le consul Publius Appius Claudius Pulcher, alors qu’il allait s’engager dans une bataille navale, ne tint pas compte des augures délivrés par les poulets sacrés. Ces derniers refusaient de sortir de leur cage et de manger ! Furieux, le consul ordonna que l’on jetât à la mer les volatiles. « Qu’ils boivent s’ils ne veulent pas manger », se serait-il exclamé. Le moral de la troupe superstitieuse en fut brisé et la bataille perdue. Le consul fut accusé d’impiété et le Sénat l’obligea à abandonner son mandat. Cela ne risque pas d’arriver à Emmanuel Macron, puisqu’il croit en la science.

À Rome, on consultait aussi les livres sibyllins lorsque apparaissait une calamité. Ces livres mystérieux étaient déposés dans le temple de… Jupiter, maître des signes. Des prêtres, les décemvirs, étaient chargés de consulter et d’interpréter ces livres. Le Sénat édictait un décret (senatus consulte) ordonnant que ce collège de savants (on ne disait pas encore scientifiques) consulte les livres afin de trouver les réponses à apporter face à la calamité. L’opération se faisait à huis clos et avec des gants… Puis les décemvirs rendaient leur rapport au Sénat. Ce dernier décidait alors ou non d’appliquer l’oracle et recommandait éventuellement aux consuls d’en faire appliquer les prescriptions.

Aujourd’hui, la visioconférence a remplacé les visions de la Pythie et la lecture ou télévision du journal quotidien celle des entrailles de poulets. Mais les calamités sont toujours là. Les calamiteux aussi.

19 mars 2020

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