nous avait habitués, jusque-là, à plus de mesure et de discernement. En effet, en annonçant qu’il souhaitait voir interdites les manifestations des gilets jaunes programmées pour samedi prochain, le député des Alpes-Maritimes, qui a soutenu le mouvement dès le début, n’a pas hésité à remettre en cause, de facto, un des droits fondamentaux qui caractérisent notre démocratie. Certes, les arguments avancés pour justifier cette prise de position ne peuvent pas laisser insensible. Et les chiffres cités par le député, relatifs aux nombreux blessés recensés depuis novembre 2018 – 3.500, manifestants et forces de l’ordre confondus -, sont à même de faire réfléchir sur la poursuite de manifestations au cours desquelles les violences tant physiques que verbales sont désormais omni-présentes.

Pourtant, interdire purement et simplement les manifestations à venir ne résoudrait vraisemblablement rien sur le fond. Ainsi faut-il rappeler à M. Ciotti quelques éléments déterminants. Tout d’abord, le droit de manifester, même s’il n’est pas inscrit tel quel dans la Constitution, est protégé par divers textes fondamentaux qui fondent notre démocratie. En premier lieu, par l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui consacre ce droit. Ensuite, par l’article 9 de la Convention européenne des droit de l’homme, signée en 1950 et entrée en vigueur en 1953, qui garantit la de manifester. C’est dire que cette possibilité qui est donnée à tous les citoyens d’exprimer publiquement leurs opinions et convictions est définitivement, et depuis longtemps, inscrite dans notre vie démocratique. Bien entendu, le droit de manifester a son juste corollaire : celui de ne pas devenir une menace pour l’ordre public. C’est pour cette raison qu’un certain nombre de dispositions (déclaration préalable, désignation de responsables, indication des lieux de rassemblement…) ont été intégrées dans la loi afin de prévenir d’éventuels désordres.

En second lieu, l’interdiction, si elle devait intervenir, ne pourrait être générale et absolue. Une telle décision prise par une autorité administrative quelconque serait immédiatement censurée par les tribunaux administratifs. Enfin, une mesure aussi radicale se solderait, sans aucun doute, par des rassemblements illégaux et inciterait à des violences plus grandes encore.

N’en déplaise à Éric Ciotti, et pour aussi condamnables que soient les violences commises lors des manifestations, il ne faut pas oublier qui en sont les premiers responsables. Ainsi, toute personnalité politique, dont l’aveuglement et le manque d’anticipation poussent ses compatriotes dans la rue, doit savoir qu’il ouvre une boîte de Pandore dont il ne maîtrise aucun des effets. Dès lors que la foule est dans la rue, l’irrationnel prend le pas sur le rationnel. L’impulsivité et l’irritabilité prennent le dessus. Toute forme de discernement individuel disparaît. Et la violence devient un mode d’expression banalisé. C’est donc bien en amont que les problématiques doivent être anticipées et résolues.

Enfin, on ne peut pas avoir tenu, pendant plusieurs semaines, une position au sujet d’un mouvement dont on prétendait avoir saisi le sens et la légitimité et venir, aujourd’hui, en déplorer les conséquences. Tout ce qui advient était largement prévisible. La répression régulière et progressive qui s’est abattue sur les gilets jaunes ne pouvait, par ailleurs, que provoquer la radicalisation d’un mouvement qui désespère maintenant d’être compris et entendu. Et le grand débat n’y changera rien, tant la rupture entre la France des démunis et celle des élites est désormais consommée.

18 février 2019

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