Revoilà le bon vieux M16 ! Le 28 août dernier, mêlés aux touristes d’un ferry, des soldats grecs, en tenue camouflée, sac au dos, chapeau sur la tête et anti-virus oblige, ont débarqué sur l’île de Kastellórizo, district de Rhodes, à 3 kilomètres seulement des côtes turques. Images peu relayées de l’AFP. Pourquoi ?

En mer Égée, la frontière gréco-turque, ponctuée d’îles grecques, suit un parcours maritime sinueux, proche des côtes anatoliennes. Elle est le résultat d’un passé récent, douloureux, conflictuel, opposant deux identités fortes, pour l’heure irréconciliables ; et deux légitimités irréductibles, à l’appui de l’Histoire. Une fracture non réduite : la guerre de 1919-1922.

Pour éviter toute nouvelle escalade guerrière entre les deux États, les traités de Lausanne (1923) et de Paris (1947), toujours en vigueur, ont imposé la démilitarisation d’une majorité des îles frontalières. Kastellórizo en fait partie. Mais voilà ! Erdoğan a déployé ses navires de forage et de combat dans les eaux grecques : signe hostile et contraire au droit international, selon le pouvoir grec. D’où cette « relève » de la Garde nationale en Dodécanèse, selon le site Opex360.

Posons-nous quand même cette question : les provocations récentes du président turc, s’emparant de tous les faits d’armes du passé de son peuple, depuis la bataille de Manzikert (26 août 1071) à la prise de Constantinople (29 mai 1453), pour galvaniser les partisans d’une reconquête d’un espace vital en Méditerranée, sont-elles dépourvues de toute légitimité ?

La Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1973 fixe la limite des eaux territoriales à 12 milles marins. La ne l’a pas ratifiée car son application l’enclaverait dans un espace grec ; aussi la limite concédée par la Grèce est, aujourd’hui, de 6 milles marins, les Turcs considérant que toute extension grecque constituerait un casus belli. Et de fait, depuis les années 1960, la Grèce aurait remilitarisé 16 des 23 îles égéennes dépourvues de statut militaire, dont Lemnos, Lesbos, Rhodes, Chios, Samos et Kos, au mépris des accords, selon les responsables turcs arguant de « violations » du droit international.

Les plaies mémorielles de la guerre gréco-turque de 1919-1922 sont loin d’être refermées : combien d’atrocités, d’Oradour, commis alors de part et d’autre ? En juillet 1922, Elzéar Guiffray, délégué des Français d’Izmir, estimait à plus de 150.000 le nombre de Turcs massacrés par les forces grecques. Les Grecs eux-mêmes parlent de « Grande Catastrophe » (Μικρασιατική Καταστροφή) – parallèle sémantique à la Shoah hébraïque – pour désigner leur déroute, les massacres des leurs et l’expulsion des chrétiens d’Asie Mineure. On a parlé de « génocide » – terme controversé entre Grèce et Turquie ; l’ONU n’a pas tranché – pour désigner l’extermination de 350.000 Grecs du Pont, qui aurait été perpétrée par les Turcs. Un conflit soldé, en tout cas, par l’exil croisé de près d’un million et demi de chrétiens orthodoxes d’Anatolie et d’environ 400.000 musulmans de Grèce. Une vraie « purification ethnique ».

Et revoici le spectre de leur guerre éternelle. La stratégie d’Erdoğan est à l’intimidation : « Ils vont comprendre, dit-il ce samedi, que la Turquie est assez forte politiquement, économiquement et militairement pour déchirer les cartes et les documents immoraux. […] Ils vont comprendre, soit par le langage de la politique et de la diplomatie, soit sur le terrain via d’amères expériences […] La Turquie et le peuple turc sont préparés à toute éventualité et à toute conséquence », relaye Le Matin.

Le 1er septembre 1922, Mustafa Kemal exhortait ainsi les soldats turcs : « Armées, votre premier but est la Méditerranée, en avant ! » S’ensuivit la reconquête de Smyrne et de l’Anatolie. Alors que le néo-sultan, se voulant sûr de son droit, exhorte l’Union européenne à rester « impartiale » (Le Parisien), la crise égéenne sera au menu du sommet européen des 24 et 25 septembre prochains. Certains membres ont réclamé des sanctions…

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