Discours - Editoriaux - Musique - Politique - Table - 24 juin 2018

Emmanuel Macron file du mauvais coton

Longtemps j’ai apprécié que le président de la République adopte un discours de sincérité et de vérité, que ce soit sur le mode officiel ou par foucades improvisées mais à l’évidence révélatrices de sa conviction.

Emmanuel Macron est-il toujours sur cette ligne maîtrisée ou n’est-il pas en train de pâtir d’une déviation dont il se félicite, paraît-il ? En effet, il aurait été très heureux de la péripétie caractérisée par son verbe plus que familier – pognon de dingues – parce qu’ainsi, il aurait été plus proche des Français (Le Canard enchaîné). Ce contentement de soi – en général l’assurance qu’il avait de lui-même était adaptée aux forces de sa personnalité et à la tenue de son comportement – est étrange qui valide la première grossièreté présidentielle délibérée car immédiatement rendue publique. J’incline à regretter cette théorisation d’une faute indiscutable. Ce pourrait être le début d’une mauvaise pente.

D’autant plus que le laisser-aller ne s’arrête pas là. Je devine de plus en plus, en effet, comme un abandon à une liberté, à un “jeunisme”, à de l’incongruité qui n’a pas le moindre rapport – il faut être juste – avec la vulgarité sarkozyste qui ne se traduisait pas du tout de la même manière. Certes, c’était la fête de la Musique et Emmanuel Macron avait décidé, pour la première fois, de la faire célébrer au sein de l’Élysée. Était-il absolument nécessaire de nous offrir le spectacle du couple présidentiel entouré de danseurs et chanteurs qu’on peut estimer déplacés en ce lieu, voire provocateurs ? Il ne s’agit pas d’une question de pudeur mais de dignité.

Emmanuel Macron se laisse aller. Parce que, durant un an, sa volonté et son besoin d’affirmation et de singularité ont été trop bandés et que soudain ils lâchent ? Ou, considérant qu’il a accompli le plus difficile – la première année engageant tout pour la suite -, il se libère, se détend et fait moins d’effort sur lui-même ?

Il y a plus grave que ces dysfonctionnements, somme toute, secondaires.

À Quimper, sans craindre la contradiction, le Président a dénoncé “la lèpre populiste” et les “donneurs de leçons” .

Que le populisme – ou ce qui est qualifié paresseusement de tel – ait toujours manqué, aux yeux d’Emmanuel Macron, d’élégance démocratique est indéniable. Rien de plus éloigné de lui que cette politique d’instinct quand lui n’aspire qu’à celle que validerait l’intelligence. Les humeurs des peuples lui répugnent qui viennent troubler les stratégies les plus finement élaborées. Ce serait si bien si on n’avait qu’à débattre entre des gens de haut niveau dans des joutes d’où il sortirait évidemment vainqueur !

François Pinault affirme, dans M le magazine du Monde, que “Macron ne comprend pas les petites gens. J’ai peur qu’il mène la France vers un système qui oublie les plus modestes…” Je ne crois pas que ce soit vrai sur le plan national et je continue à déplorer une caricature dans laquelle le Président a mis du sien ! François Pinault lui-même, si on songe à sa prodigalité pour certains qui ne sont pas “de petites gens”, peut apparaître pour mal avisé dans son appréciation.

Qu’Emmanuel Macron ait déserté le bon sens et répudié la mesure au point de stigmatiser le populisme comme “une lèpre” est non seulement, à nouveau, une grave maladresse de langage mais surtout une absurdité insultante quant au fond. Comment peut-on espérer ramener au sein de l’Europe de la raison – ce serait celle pourtant si mal en point d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel – des États qui n’ont que le tort de mener des politiques vigoureuses validées par leur peuple. Ainsi, ils seraient la “lèpre”, ce qui est offensant et faux, alors qu’en plus les guérisseurs ne sont nulle part ? L’impuissance même morale devrait être moins arrogante quand elle prétend donner des leçons au lieu de réfléchir aux causes de ce qu’elle pourfend.

Le président de la République se laisse aller et file un mauvais coton. J’espère qu’infiniment cultivé, il se souviendra de Gide soulignant qu’il faut certes “suivre sa pente mais en montant”.

Rien n’est perdu, mais c’est une alerte.

Extrait de : Justice au Singulier

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