Dépression post-partum : après Lindsay Clancy… Berthe Morisot !

On ne s’attendait pas à voir la peinture de l'artiste impressionniste embarquée dans cette tendance.
Par Berthe Morisot — https://artsandculture.google.com, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=198018700
Par Berthe Morisot — https://artsandculture.google.com, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=198018700

La dépression post-partum est une réalité qui concerne une femme sur six et qu’il ne s’agirait pas de minimiser. Mais de là à en faire la clef de tout problème ? La voilà évoquée après la mort d’Erin Piacenti, vice-présidente de Bank of America, poignardée à mort dans l’agression de Times Square à New York, le 31 août. La meurtrière, Pamela Cisneros, souffrait de troubles mentaux. Le père de la meurtrière pense que ces troubles ont été déclenchés il y a quelques années par une dépression post-partum.

Le père est manifestement au courant du procès de Lindsay Clancy, qui a tué ses trois enfants et a bâti sa défense sur une dépression post-partum. Aliénor de Pompignan nous a parlé, dans les colonnes de Boulevard Voltaire du courant de sympathie que s’est attiré cette femme dont le procès s’achève ces jours-ci. Une sympathie des plus douteuses, qui connaît aujourd’hui de nouveaux développements sur les réseaux sociaux avec des vidéos où des mères se filment laissant tomber l’enfant ou le mettant dans une machine à laver… Effarant !

« Cette mère immobile au regard vide »

Autre conséquence, et des plus inattendues : le site de Beaux Arts Magazine, revue a priori sérieuse, se livre à une relecture aventurée de Berthe Morisot sous cet angle du mal-être maternel. « Berthe Morisot a-t-elle peint la dépression post-partum avant l’heure ? », s’interroge-t-on. Question de pure forme : la réponse est évidemment oui !

La preuve par le tableau Le Berceau. Berthe Morisot a représenté sa sœur Edma auprès de sa fille, « sans sourire ». Mais « tout s’explique », et vous allez voir comment : « Pour devenir cette mère immobile au regard vide (sic), Edma Morisot a dû renoncer à sa vie d’avant. » Elle s’est mariée, a eu un enfant : « la règle pour toute jeune épouse de bon pedigree » (sic, encore). Il va de soi que le tableau n’exprime rien de tout cela. La peintre a représenté une mère silencieuse, abîmée dans ses pensées, attentive à l’enfant qui dort. Et, s’agissant d’art, elle a joué avec la gaze transparente, les gris, les blancs. Et quelques touches de rose, des plus discrètes.

« Berthe Morisot ne materne pas »

Puis Beaux Arts se penche sur les tableaux nombreux dans lesquels Berthe Morisot a représenté sa fille Julie. Premier constat : « L’artiste peint rarement sa progéniture dans ses propres bras. » Sans doute parce que son bras gauche tenait la palette et sa main droite le pinceau ? Il y a plus grave : « Pas d’effusions comme les peintres du XIXe siècle aiment tant les montrer ! Berthe Morisot ne materne pas. » On s’étonne de voir Beaux Arts Magazine confondre l’art et la réalité. Berthe Morisot ne se montre pas en train de materner. Nuance. Elle n’est pas une instagrammeuse. Elle est peintre.

Quant à l’absence d’effusion, elle n’est que picturale, refus d’un sentimentalisme facile dont tout un courant de peintres à succès faisait usage, au XIXe siècle – Bouguereau, Merle en étaient les plus célèbres. Chaque année, le Salon abondait en scènes de genre complaisantes, en maternités souriantes, d’inspiration facile. C’est exactement contre quoi s’était élevé férocement Baudelaire, dès 1846 : « Les singes du sentiment sont, en général, de mauvais artistes. S’il en était autrement, ils feraient autre chose que du sentiment. » L’impressionnisme repoussa aussi ce sentimentalisme. Quand van Gogh peint La Berceuse – sans nous montrer le berceau ! –, ne dénonce-t-il pas le post-partum sévère dont aurait souffert Madame Rolin ? Non. Il évite soigneusement l’écueil de la jolie scène, convenue et léchée.

La dépression post-partum est assurément un sujet trop grave pour devenir, ici une vidéo TikTok qui la relativise, là une grille de lecture de tableaux qu'elle dénature. La mode, la tendance, n'excusent pas tout.

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Samuel Martin
Journaliste

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