[POINT DE VUE] Dans les Hauts-de-France, ce mariage en pyjama : tout un symbole
Kevin est gendarme adjoint volontaire. Tracy est équipière polyvalente. Ils se sont dit oui samedi 29 août et nous leur souhaitons beaucoup de bonheur. Un mariage, même à la mairie, est l’une de ces décisions qui infléchissent le cours d’une vie. C’est un moment que l’on pourrait, à tout le moins, qualifier de solennel. Et c’est là que le bât blesse un petit peu, car Kevin et Tracy, rompant en cela avec une tradition tacite, ont décidé de se marier… en pyjama.
« Cette cérémonie brise les codes »
La Voix du Nord, qui relate ce mariage pas comme les autres, rappelle que certains mariés sont déjà venus habillés en chevaliers, en Indiens ou même – puisqu’on n’est pas loin de Dunkerque - en carnavaleux. La République est une maîtresse de maison qui aime la farce. Cependant, jusqu’ici, personne n’avait, semble-t-il, osé demander à se dire oui dans leur tenue la plus décontractée possible. C’était d’ailleurs le sens de leur démarche, raconte le maire, Benoît Delbecque, à nos confrères : « Kevin Louchart et Tracy Cousyn m’ont demandé si je voyais un obstacle à ce qu’ils se marient en tenue décontractée, cool, en pyjama. » Et il a d’ailleurs prononcé, devant les mariés, un discours qui allait dans leur sens : « Cette cérémonie brise les codes, placée sous le signe de la convivialité, du confort et de l’authenticité. Celle de se marier en pyjama, sans artifice, sans masque. La tenue des moments simples, des petits déjeuners partagés, des soirées réconfortantes, de la complicité du quotidien. »
Bon. On a peut-être le droit d’émettre quelques restrictions sur cette vision des choses. D’abord, le pyjama n’est pas convivial. Il est la tenue des petits déjeuners en famille, à la limite, mais il n’incite pas à la convivialité – il est même plutôt gênant en société. Le pyjama est certes confortable, et cela semble, depuis (au moins) le confinement du Covid-19, être devenu une valeur cardinale de notre temps. Le pyjama, en revanche, n’est pas authentique. D’ailleurs, arrêtons-nous un instant sur cette notion : l’authenticité, c’est être qui on est, sans masque et sans artifice en effet, mais pas sans tenue.
Un malentendu fondamental entre authenticité et renoncement
Le fait que ce mot (la tenue) désigne à la fois le respect de soi-même et le port d’un vêtement approprié à la circonstance est loin d’être anodin. Être soi-même, ce n’est pas être en pyjama, sauf pour quelqu’un qui considère qu’il n’est jamais aussi naturel que lorsqu’il dort. Nous sommes des êtres culturels, façonnés par des millénaires de civilisation. Nous avons inventé des codes, qui sont faits pour être apprivoisés. D’ailleurs, à la différence de la mode féminine, par exemple, qui est renouvellement permanent, l’élégance masculine n'est qu'une succession d’uniformes dans lesquels on peut, si l’on y met du sien, injecter de la personnalité. N'est-ce pas plutôt cela, l'authenticité ?
Il y a peut-être, à la lumière de cette petite histoire, un malentendu fondamental, à notre époque, entre authenticité et renoncement. L’authenticité, dans le cadre du vêtement, mais aussi de l’écriture, de la musique, de l’automobile pour ceux qui aiment les bagnoles et de tant d’autres choses, c’est s’approprier la norme culturelle pour en faire quelque chose qui nous corresponde intimement. Le renoncement, c’est viser le confort plutôt que le brio. Tracy et Kevin, dans un souci de cette « authenticité » mal comprise, auraient pu tout aussi bien négliger de se brosser les dents, se rendre à la mairie avant de prendre leur douche, laisser quelques taches de confiture sur leur pyjama « cool ». Très « authentique », ça aussi.
La vie est souvent grise et répétitive quand on ne lui donne pas, par un effort conscient, de couleurs, de musique, de beauté. Céline définissait magnifiquement la déprime dans le Voyage au bout de la nuit : « On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie. » Et il y a fort à parier qu’une vie menée dans le confort d’un pyjama ne soit pas une vie dansante.
Kevin et Tracy ont l’air très sympathiques et ne sont pas en cause : ils sont les enfants de leur siècle. Le maire, lui, aurait peut-être dû leur dire que, pour un jour important, on s’habille d’une manière importante. Le pyjama n’est pas seulement « cool » et « confortable » : il est aussi la tenue des EHPAD, symbole, peut-être, d’une jeunesse qui n’attend que la retraite.
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85 commentaires
Réflexion faite, ces tourtereaux se sont peut-être rencontrés il y a quelques années à une « soirée pyjama » et c’est pourquoi ils ont décidé de se marier dans cet accoutrement pour cristalliser cet épisode de leur tendre jeunesse.
Tous les codes s’effacent et après l’on s’étonne que de nouvelles cultures souhaitent nous remplacer. Mais enfin, réagissons à ces manques de respect de vie sociales. L’habit est le reflet de la personnalité et une personne négligée annonce son manque d’intérêt. Mais tout cela commence à l’école où de mon temps on ne serait jamais venu avec une tenue sale ou trouée. On avait trop de respect pour soi.