Peu de propos m’ont davantage marqué que celui du père d’Albert Camus lui disant : « Un homme, ça s’empêche. »

D’abord parce qu’il m’est apparu d’une sagesse extrême et d’autant plus que ma nature était aux antipodes de cette retenue (je rêvais pourtant, un jour, de savoir en user…).

À la réflexion, en mêlant toutes les séquences d’une vie, intimes, professionnelles et médiatiques, je ne me suis pas ravisé mais j’ai tenté d’analyser cette injonction en me demandant si elle était toujours recommandable.

Je comprends bien que le défaut de surmoi, en société ou dans des échanges privés, peut engendrer une sorte d’affirmation excessive de son être, comme une vulgarité parce qu’on ne saurait s’attacher qu’à soi-même. Dans une telle configuration, il est fondamental de tenter de « s’empêcher » puisque l’expression monomaniaque de soi tourne au délire. Ce risque est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit, tant on a tendance à se considérer comme le centre du monde même quand le monde vous dépasse de cent coudées.

Dans l’étrange et beau livre Yoga, d’Emmanuel Carrère, j’ai été sensible à ce mélange volontariste d’oubli de soi et d’anéantissement d’un « je » trop impérieux, omniprésent, grâce à des méthodes faisant appel à la compréhension, à l’écoute et à la maîtrise de son corps et, en même temps, de projection, avec une totale impudeur talentueuse, dans les zones les plus reculées de soi, dans des tréfonds glauques, obscurs et fascinants à scruter.

Ce n’est pas par hasard que j’évoque ce récit – qui n’est pas, à mon sens, un roman – parce que l’une des ambitions fondamentales de ces disciplines que décrit l’écrivain est précisément de chasser de la personnalité tout ce qui la gêne, l’alourdit, l’encombre, du dérisoire et de l’insignifiant. En ce sens, on peut soutenir qu’un homme devrait « s’empêcher » de se laisser déborder par tout ce qui viendrait s’accumuler en lui tel un dépotoir. Au point de le priver de la conscience de son souffle intime, grâce à une immobilité – concentrée sur l’inspiration et l’expiration – permettant d’aller à la recherche de soi.

Yoga est passionnant parce que, aussi éloigné que possible de ces exercices d’une autre culture, d’une autre philosophie, avec un rapport différent au temps, on y découvre des secrets propices à l’épanouissement de notre condition humaine.

Est-il tellement juste, pourtant, de soutenir qu’à tout coup, « un homme, ça s’empêche » ?

À voir l’état de notre société, le caractère hémiplégique de la plupart de nos débats médiatiques (discuter la représentation de Danièle Obono en esclave sans cracher sur Valeurs actuelles est impossible), la lâcheté du monde politique qui, faute de savoir régler l’essentiel, se préoccupe de l’accessoire, à considérer les ravages de l’indifférence civique, de la résignation lasse de beaucoup, à prendre la mesure de tout ce qu’on devrait dire et faire et qu’on ne dit ni ne fait, comment admettre qu’un homme, « ça s’empêche » ?

Un homme ça se bat, ça fonce dans la mêlée mais ça ne perd jamais de vue l’honnêteté. L’idéologie choisit ses causes, ses amis, ses ennemis. À cause de ces sélections partisanes, nous sommes en train de faire sombrer notre pays. Celui-ci ne peut même plus se reposer sur le socle incontestable de comportements à récuser par tous, de dérives rejetées par chacun. La morale se vit par clans. Un homme ne doit pas « s’empêcher », s’il en a envie, d’apprécier à la fois BHL et Éric Zemmour.

Je voudrais terminer sur une note qui donnera tout son prix au conseil du père d’Albert Camus. Peut-on l’interpréter comme, au-delà de toutes nos précieuses et fondamentales libertés, une obligation de décence ? Comme le droit, évidemment, de beaucoup concéder à soi mais en songeant que cette extériorisation personnelle est susceptible de faire mal à autrui ? Comment concilier tout ce qui nous incite à être nous-mêmes et les blessures qu’on cause alors inévitablement ?

Face à cet arbitrage, le père d’Albert Camus n’aurait pas hésité. Je ne peux me déprendre d’une envie forcenée – mais ma nature est tellement imparfaite – de me tenir du bon côté.

De celui de Camus père et fils.

Extrait de : Justice au Singulier
Partager

À lire aussi

Il va falloir écouter ceux qui font des vagues !

Ceux qui hésitaient, qu'ils ne se retiennent plus. …