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Nous avons pris la fâcheuse habitude de singer ce qui nous vient des États-Unis, très souvent pour le pire, rarement pour le meilleur. Longtemps fascinés par ce pays qui véhicule une image fantasmée de liberté et de modernité, nous gobons ses dérives puritaines et moralisatrices comme nous avons avalé le chewing-gum, Coca-Cola et McDonald’s. Notre histoire, nos sociétés sont fondamentalement différentes, notre culture souvent éloignée ; pourtant, nous importons ici les injonctions et les revendications insensées qui sont en train de dresser là-bas les communautés les unes contre les autres.

Après le sinistre épisode de Charlottesville dans lequel une militante antiraciste a été tuée par un suprémaciste blanc, un cinéma de Memphis a déprogrammé Autant en emporte le vent. Motif : le film de Victor Fleming, couronné de dix Oscars® en 1939, est “insensible à un grand pan de sa population locale” – le public afro-américain –, a dit le patron du cinéma au New York Times.

La guerre de Sécession est devenue un pan de l’histoire américaine inabordable. En témoigne la polémique autour du film Les Proies, de Sofia Coppola, sorti chez nous en salles la semaine passée. Couronné à Cannes du prix de la mise en scène, ce film est accusé aux États-Unis de racisme : les protagonistes sont exclusivement blanches alors que, dans le livre dont il est adapté, deux des héroïnes sont noires. La réalisatrice ayant, pour se défendre, expliqué qu’elle “souhaitait explorer les dynamiques de genre de la Confédération, et non les dynamiques raciales”, on l’accuse de sous-entendre que les femmes noires ne seraient pas “concernées par les dynamiques de genre”. Pire : de Kirsten Dunst/Marie Antoinette à Scarlett Johansson dans Lost in Translation, son œuvre ne serait qu’un hymne à la femme blanche.

Bref, oui à la liberté de création à condition qu’elle respecte les modernes injonctions du féminisme et de l’antiracisme.

Chez nous, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) demande le déboulonnage des “statues de la honte”, à savoir les personnages impliqués dans la traite négrière. Premier visé : Colbert. Dans sa “reductio ad esclavagum”, Louis-Georges Tin accuse le ministre de Louis XIV d’avoir “développé l’économie française […] sur la base de l’esclavagisme colonial” 2.

Côté féminisme, cette fois, c’est une ville d’Alsace de 2.300 habitants qui se retrouve devant le Conseil d’État pour avoir “diffusé des préjugés sexistes à travers son affichage public”. Pour « célébrer l’année de la femme 2017″, la petite commune du Haut-Rhin avait disposé dans la ville des silhouettes en contreplaqué représentant des femmes “dans des postures stéréotypées”. Indignation des Effronté-e-s, des Chiennes de garde, d’Osez le féminisme ! et d’EELV, qui ont traîné le maire devant le tribunal : “À quoi servent toutes les actions menées par les politiques publiques contre le sexisme et les stéréotypes, si une ville peut au contraire véhiculer un discours normatif et prescriptif aux femmes ?”, disent-elles.

Des féministes révoltées par des silhouettes en carton mais toujours pas par les femmes voilées…

Dans un entretien au Figaro, Laurent Bouvet note que “les États-Unis sont devenus, depuis les années 1970 au moins, une sorte de laboratoire des dérives identitaires de toute sorte”, et que nous leur emboîtons le pas avec tous les dangers que cela comporte. “Ce genre de propos, de revendication, nous conduit à mettre le doigt dans un engrenage bien dangereux”, dit-il, car “où s’arrête-t-on une fois que l’on a décidé de réécrire l’Histoire ? Et qui en décide ? Aujourd’hui les statues, demain quoi ? Les livres ? Des autodafés de livres qui ne donneraient pas une vision de l’Histoire conforme à telle ou telle revendication identitaire ?”

Au train où ça va, nous n’en sommes plus très loin.

Notes:

  1. Libération du 28 août 2017
  2. Libération du 28 août 2017

1 septembre 2017

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