Cinéma : Le jeune Ahmed, des frères Dardenne

Cas unique dans le paysage audiovisuel francophone, le cinéma des frères Dardenne reposait, jusque-là, sur un pari novateur : réutiliser les codes du cinéma moderne et réflexif issu du néoréalisme italien pour les mettre au service de la représentation des couches populaires traditionnelles absentes depuis bien longtemps sur les écrans.

Avec Le jeune Ahmed, sorti le 22 mai dernier, Jean-Pierre et Luc Dardenne étendent à présent la sociologie de leurs personnages aux nouvelles couches populaires issues de l’immigration, ce vers quoi semblaient nous diriger petit à petit Le Silence de Lorna et La Fille inconnue, et abordent la question des jeunes musulmans radicalisés.

Lourdement influencé par les prêches de son imam qui frisent clairement l’appel au djihad, Ahmed, treize ans seulement, se met en tête d’aller poignarder sa prof d’arabe au motif que celle-ci refuse de prendre pour support de ses cours les textes coraniques. Sa tentative se solde par un échec et le jeune garçon est envoyé dans un centre fermé en vue de sa réinsertion. À partir de là, nombreux se succèdent autour de lui pour tenter individuellement, à leur manière, de lui redonner goût à la vie tandis que ses aspirations premières ne cessent de refaire surface.

Tout comme Rosetta, qui avait remporté une Palme d’or en 1999, ce nouveau film des frères Dardenne n’est pas tant l’objet d’une histoire linéaire que le récit d’un personnage taiseux et énigmatique dont il entreprend, par la mise en scène, d’interroger la psyché.

Tout concourt à individualiser la narration autour d’Ahmed, avec ces plans-séquences proches d’une immersion journalistique à visée sociologique. De là le refus de toute dramatisation par la musique et un certain degré d’improvisation dans les dialogues. L’essentiel, pour les cinéastes, est de traduire sur un mode naturaliste l’instabilité de la situation d’Ahmed, tiraillé entre ses convictions idéologiques – solidement ancrées – et ses désirs d’enfant lambda. Le parti pris est original et le film évite largement les excès de psychologisation auxquels s’était livré André Téchiné avec L’Adieu à la nuit.

Au lieu de focaliser durant 1 h 30 sur les raisons familiales qui poussent un jeune garçon à prendre part au djihad, les frères Dardenne cherchent directement à savoir si celui-ci est récupérable pour la société. La situation est alarmante, admettent les cinéastes, tâchons au moins de savoir si elle réversible. Sans doute l’analyse de la critique salafiste de la modernité et de son hédonisme libertaire les eût-elle aidés à comprendre pleinement la gravité du problème.

Toujours est-il que les frères Dardenne répondent à cette interrogation par la négative. Ce qui ne les empêche pas, par ailleurs, et on reconnaît là leur sensibilité de gauche pétrie de scrupules, de rappeler jusqu’à la toute fin que nous avons affaire à un enfant avec tout ce que cela comprend d’innocence versatile et de naïveté. C’est donc du bout des lèvres, car à l’encontre de leur imaginaire intellectuel progressiste, que ces cinéastes de gauche consentent à reconnaître que le gamin est foutu et que la société ne peut plus rien pour lui. Un constat d’impuissance qu’ils partagent avec André Téchiné.

Pourtant, sans la moindre cohérence, les mêmes cinéastes confiaient ceci au Huffington Post à propos d’une éventuelle récupération de leur film : « Bien sûr, si des identitaires de droite ou d’extrême droite en profitent, ce sera dommage et terrible » ; tout comme ils en appelaient, dans leur discours à Cannes, à « l’ouverture » et réclamaient, l’année dernière, la démission, en Belgique, de Theo Francken, secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, après l’expulsion de migrants soudanais.

Ou comment militer pour l’ouverture des frontières et déplorer ensuite les conséquences de celle-ci sur la sécurité du pays d’accueil…

2 étoiles sur 5 (pour les qualités de mise en scène)

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