Cinéma - Editoriaux - 6 mai 2019

Cinéma : L’Adieu à la nuit, le regard de Téchiné sur les jeunes qui partent faire le djihad

Lorsque Alex vient passer quelques jours chez elle, près de la frontière espagnole, sa grand-mère Muriel l’accueille avec joie. Les deux ont toutes les raisons du monde de se retrouver, unis par un même chagrin depuis la disparition de la mère d’Alex. Pourtant, après avoir découvert que son petit-fils s’est converti à l’islam, en rupture totale avec ce à quoi il semblait destiné de par son milieu d’origine, Muriel s’aperçoit vite qu’il a développé des comportements sectaires et s’apprête à rejoindre, en Syrie, les combattants de l’État islamique.

Après le très politiquement correct Nos années folles, André Téchiné nous livre, avec L’Adieu à la nuit, sa vision pour le moins fragile – somme de considérations personnelles nourries de lectures un peu trop scolaires de Libé ou du Monde – de l’islamisme rampant parmi une certaine jeunesse française. Par manque de courage intellectuel, sans doute, le cinéaste tourne autour du pot et se focalise essentiellement sur un converti, comme pour ne pas aborder frontalement le salafisme de masse issu de l’immigration. Une forme de lâcheté que l’on avait déjà pu pointer chez Marie-Castille Mention-Schaar avec Le Ciel attendra, sorti en 2016. Téchiné dira, pour se défendre, que là n’est pas l’objet de son film, que le cœur de son propos est la solitude affective et le besoin de transcendance qui poussent certains à basculer du mauvais côté – une explication un peu légère du phénomène, qui fait l’impasse sur ses raisons idéologiques profondes et ne prend pas suffisamment en compte la critique de l’hédonisme libertaire occidental.

Le cinéaste n’oublie pas, pour autant, d’évoquer l’impuissance des proches (la grand-mère, en l’occurrence) face aux choix de ceux qui ont décidé de prendre les armes au nom de la religion. Sur ce dernier point, la conclusion du film fait preuve de lucidité et offre un passage qui, mieux réalisé, eût réellement pu être mémorable. Cependant, si le propos semble juste, l’habillage manque singulièrement de tension dramatique ; la faute à une représentation sociologique erronée : à qui Téchiné souhaite-il donc faire croire à cette riche propriétaire d’un centre équestre provincial touchée directement par la radicalisation d’un jeune ? Un jeune à l’accent de cité que l’on voudrait nous faire passer pour le petit-fils de Catherine Deneuve (!).

Dans la réalité, les deux sociologies en présence – le jeune à l’accent de cité et la propriétaire bourgeoise issue du baby-boom – ne se fréquentent pas, ne sont certainement pas liées par le sang et, n’en déplaise à Téchiné, ne sont pas exposées à parts égales à l’islamisme. Les choix résidentiels des classes supérieures les préservent, au quotidien, de la présence salafiste. Ce sont celles qui vivent en cité ou en résidence pavillonnaire, et dont l’imaginaire culturel se nourrit à 95 % de rap, de chichon, de foot, de kebab, de porno et de lycée pro sur fond de villes nouvelles banlieusardes, postmodernes et désincarnées que des architectes criminels comme Ricardo Bofill ou Dani Karavan ont osé bâtir dans les années 60. Il n’y a pas de poney ni de centre équestre au programme…

Tout sonne faux dans ce film hypocrite, et les dialogues lourdement explicatifs comme le découpage du récit en journées de la semaine – comme on le verrait dans un film à suspense (!) – n’arrangent rien à l’affaire.

À l’instar du personnage de Catherine Deneuve, André Téchiné nous prouve, avec ce film naïf, qu’il est en décalage total avec le réel, les bourgeois de sa génération n’ont décidément rien compris à la tragédie qui est en train de se mettre en place dans nos banlieues.

1 étoile sur 5 (pour la présence et le charisme de Kamel Labroudi en djihadiste repenti)

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