Editoriaux - Histoire - Politique - 1 novembre 2018

Centenaire de 14-18 : l’itinérance, ou la repentance mémorielle d’Emmanuel Macron ?

Au moment où nous écrivons ces lignes, le Président se repose du côte de Honfleur, en Normandie. Avant d’attaquer sa grande “itinérance mémorielle” ou, pour reprendre les termes exacts du site officiel de la mission du centenaire de la Grande Guerre, une “itinérance mémorielle et politique”. La machine à récupération va donc fonctionner à bloc. Comme jamais. L’interview donnée à Ouest-France nous a, d’ailleurs, donné un avant-goût, une sorte d’entrée en matière… Alors, en ce jour gris et pluvieux de Toussaint, on imagine notre Président derrière sa table de travail, Brigitte non loin et veillant au grain qu’il a je ne sais où, faisant des allers-retours haletants entre notre actualité et une Histoire assimilée à coup de Wikipédia et de poncifs ingurgités à la va-vite dans les écoles comme il faut.

Donc, “itinérance mémorielle”. Autrefois, jadis et même naguère, on disait que le Président allait en voyage officiel en province. Du temps du père de Gaulle, à la préfecture, on faisait rallonger le lit dans la chambre Napoléon III qui n’y avait jamais dormi. Avec le temps, ces voyages finirent par mobiliser plus de policiers et de gendarmes que de bon peuple venu saluer son souverain ou se faire soigner quelques écrouelles de sous-préfecture. Ringard, tout ça. Maintenant, on parle d’“itinérance”. “Itinérance”, c’est comme “gouvernance” : un de ces anglicismes qui font drôlement plus chic sur une plaquette luxueuse en papier glacé quadricolore. On ne va tout de même pas dire “itinéraire”, qui fait Bison futé, délestage ou GPS. Ni “pèlerinage”, qui ferait hurler Mélenchon. Vous me direz qu’“itinérance”, ça rime aussi avec “errance” et avec… “déshérence”. La rime est facile, mais tant pis ! Les esprits chagrins iront même jusqu’à faire remarquer que ça rime avec “repentance”. Et, pour le coup, la rime est vraiment riche. Riche de sens. Le sens de l’Histoire qu’Emmanuel Macron veut raconter aux Français.

Donc, du 4 au 10 novembre, la caravane présidentielle va sillonner ces départements de l’est et du nord de la France qui ont été tant meurtris durant cette Première Guerre mondiale. En certains endroits, du reste, la guerre a même bouleversé à jamais la topographie. Un siècle après, même si les arbres ont poussé, on ne peut qu’en être profondément frappé. Comme le soulignait, le 28 octobre dernier, le général Dary au micro de Boulevard Voltaire, ce voyage est une première pour un président de la République et il convient de le souligner.

Après, tout sera dans le contenu des discours présidentiels de chacune de ces étapes. Et c’est là qu’on peut craindre le pire. Un pire enrobé sans doute dans beaucoup de grandiloquence : ah, les cours de théâtre à La Providence d’Amiens… À Strasbourg, en présence du président de la République d’Allemagne, il ne sera sans doute pas question d’évoquer l’Alsace et la Lorraine arrachées par les Prussiens à la France en 1871. À Verdun, le jeu de tabou consistera probablement à ne pas prononcer le nom de ce maréchal de France qui défila sur un cheval blanc le 14 juillet 1919 sous l’Arc de Triomphe. Et à Rethondes, évidemment, on ne demandera pas à Angela Merkel, désormais en son temps de crépuscule de déesse, réparation pour le wagon de l’armistice que les Allemands dérobèrent après la signature de l’armistice de 1940 et qu’ils détruisirent en 1945 ! Espérons, tout de même, que les noms du maréchal Foch, commandant suprême des forces alliées, et du général Weygand, son chef d’état-major, seront évoqués. Cela dit, des militaires, par les temps qui courent…

Un dernier mot sur cette expression “itinérance mémorielle”. La mémoire est, par essence, enracinement. L’occasion, peut-être, de lire ou relire Les Déracinés ou Le Roman de l’énergie nationale, de Maurice Barrès. Peut-être un peu trop grandiloquent ? Pas plus qu’un discours présidentiel…

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