Ainsi donc, celui qui voulait déconstruire l’ s’est trouvé contraint de lire un texte tout en nuance parsemé des mots précieux qu’il affectionne, comme « palimpseste » et « oxymore », tant ils le rassurent sur la supériorité apparente de son intelligence. Obligé de célébrer , il a cru s’en tirer en prétendant qu’il se limitait à le commémorer. En fait, l’accident de l’Histoire qui occupe actuellement l’Élysée a simplement voulu récupérer le personnage historique dont il sait que les Français de droite sont particulièrement admiratifs, ces Français dont il a tant besoin pour les futures élections, et qu’il veut duper une fois encore.
Sa lecture appliquée sentait très fort la composition : il fallait rappeler le rétablissement de l’esclavage et le mépris des vies humaines pour la « déconstruction » mais celle-ci était ensevelie sous un amas de références élogieuses sur le rétablissement de l’ordre, la transmission de l’idéal révolutionnaire, la création institutionnelle. Narcisse n’a évidemment pas oublié de faire allusion de manière implicite au lien qu’il entrevoit entre l’Empereur et lui-même : l’individualisme rassembleur. Sans doute n’avait-il pas conscience de l’indécence qu’il y a, pour un homme qui a accédé au pouvoir sans le moindre mérite et ne laissera dans l’Histoire de France qu’une trace des plus médiocres, à vouloir s’ériger en professeur d’histoire officiel.

M. parlant de Napoléon, c’est le peintre du dimanche commentant Delacroix. La distance est trop grande pour que la parole ait la moindre authenticité. Sans doute faut-il citer , et la conclusion du chapitre « Napoléon » de La France et son pour se faire une idée plus juste : « Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l’ de tombes, de cendres et de larmes ; pourtant, ceux-là mêmes qu’il fit souffrir, les soldats, lui furent les plus fidèles, et de nos jours encore, malgré le temps écoulé, les sentiments différents, les deuils nouveaux, des foules, venues de tous les points du monde, rendent à son souvenir et s’abandonnent, près de son tombeau, au frisson de la grandeur. »

Beaucoup de Français demeurent fascinés par le destin personnel de Napoléon Bonaparte. Sa renommée, sa gloire sont effectivement universelles. Son génie le hisse parmi les plus grands, Alexandre ou César. Que la France le célèbre est donc légitime, mais il serait bon aussi que les Français accompagnent cette célébration d’une plus grande lucidité, non sur les parts d’ombre que relève, avec anachronisme, l’esprit de notre temps, mais sur deux aspects plus essentiels. D’abord, Napoléon, c’est Trafalgar et Waterloo, et la France, après lui, a perdu son statut de première puissance européenne, et sans doute mondiale, que son ubris a définitivement brisé. Ensuite, quel que soit le rôle primordial des grands hommes dans la construction de l’Histoire, de ceux qui sont capables d’assumer le destin d’une nation ou de rompre la fatalité qui s’acharne contre elle, ils ne peuvent le jouer que s’ils disposent de forces collectives qui leur en donnent les moyens. Louis XIV ne serait rien sans Mazarin puis Colbert, sans Louvois, sans Vauban, sans la nation la plus nombreuse du continent.

Le double piège de la célébration de Napoléon est de donner trop d’importance aux individus, et au rayonnement universel dont bénéficient leur image et leur message. L’Histoire de France est l’histoire d’un peuple qui doit aujourd’hui vouloir continuer de vivre. Tant mieux si le souvenir fabuleux de Napoléon l’y aide, mais surtout que la gloire passée ne soit pas le tombeau de l’avenir.

 

6 mai 2021

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