Le 9 mars s’est déroulé, au Sénat, un passionnant débat consacré à « L’ des Grands Lacs, 60 ans de tragique instabilité ». Pour beaucoup de Français, l’intérêt pour cette région du monde se limite au souvenir de l’intervention française de 1994, de l’opération Turquoise. Le gouvernement actuel du , celui du Tutsi anglophone Paul Kagame qui, venu de l’Ouganda avec des troupes bien formées et équipées, s’est emparé du pays cette année-là, s’appuie, comme tous les régimes autoritaires, sur une vision monolithique de l’Histoire : le Front patriotique rwandais, et son armée l’APR, formés par les Tutsis réfugiés en Ouganda, a libéré le pays d’une clique extrémiste hutue responsable du génocide des Tutsis entre avril et juin 1994. La France aurait équipé et entraîné les militaires des Forces armées rwandaises coupables de ces atrocités et l’intervention française aurait, avant tout, eu pour but de sauver ses alliés battus sur le terrain.

Une polémique a été déclenchée contre la tenue de ce colloque par les partisans de cette thèse.

C’est toute l’Afrique centrale, et non le seul Rwanda, qui est le véritable enjeu des guerres et des violences, toujours en cours, dont ce pays a été le détonateur. Les intérêts économiques y jouent sans doute un rôle primordial. Ce sont les fins pour lesquelles les conflits ethniques et étatiques ne sont, ici, que des moyens. Derrière le Rwanda et l’Ouganda, il y a les Anglo-Saxons. La France n’a, évidemment, pas été complice du génocide, mais elle a été pour le moins maladroite.

Plusieurs enseignements de portée générale découlent de ce dossier. D’abord, les rapports de force sont essentiels. Ceux qui parlent de solutions politiques finissent toujours par se soumettre à ceux qui imposent des solutions militaires.

Ensuite, au-delà de la guerre et de la politique en général, il y a la communication. Le réel n’est que ce qu’on en dit. Certains événements sont grossis ou falsifiés, d’autres sont tus ou oubliés. Il est frappant de constater le silence médiatique sur la situation toujours tragique de cette région du monde quand on focalise, au contraire, l’intérêt sur d’autres. Enfin, on se trouve à nouveau confronté au masochisme national de la repentance qui permet à certains de nourrir le désenchantement à l’égard de notre propre pays.

Au début était la convoitise, comme l’a souligné l’ancien ambassadeur de France Pierre Jacquemot. Lorsqu’un pays déborde de richesses naturelles, les risques de corruption, de sécession, de violences internes et de conflits avec des voisins hostiles s’accroissent. L’immense Congo est, hélas, une démonstration du théorème. Ce pays a été curieusement découpé au centre de l’Afrique par l’ambition coloniale et l’habileté diplomatique du roi Léopold II de Belgique. La décolonisation fut douloureuse, la partition évitée et une longue dictature installée en 1965 avec le soutien de l’Occident : celle de Mobutu. La France a soutenu ce dictateur jouisseur et corrompu. Elle a même stoppé l’invasion venue de l’Angola, au sud, à Kolwezi, en 1978.

Les Anglo-Saxons ont, par la suite, en 1986, facilité l’arrivée et le maintien au pouvoir d’un dirigeant autoritaire d’un autre type chez le voisin du nord-est, l’Ouganda, ancienne colonie britannique : Yoweri Museveni, un Tutsi, « Prussien de l’Afrique ». À ses côtés, il y avait un Tutsi, protestant et anglophone comme lui, mais d’origine rwandaise, Paul Kagame. Sa légende : après l’assassinat du président hutu Juvénal Habyarimana, les extrémistes hutus ont déclenché le génocide des Tutsis, que son armée a arrêté grâce à sa victoire, tandis que les Français, après trois mois d’expectative, lançaient l’opération Turquoise pour permettre aux forces « génocidaires » de se replier au « Zaïre », le Congo de Mobutu.

Le colloque du 9 mars a écorné cette légende. Il n’est pas exclu que l’attentat contre l’avion présidentiel ait été commandité par Kagame, que le génocide moins unilatéral qu’on le dit n’ait été accueilli comme une occasion pour refuser tout accord avec les génocidaires. L’exploitation des richesses de l’est du Congo n’est sans doute pas étrangère à la réussite économique des deux pays moins riches mais dirigés par des « despotes éclairés » soutenus par les Anglo-Saxons.

La France a moins bien joué : si, sans le moindre doute, Turquoise a été humanitaire et a sauvé des milliers de personnes, le recul de l’influence politique et culturelle de notre pays dans cette région du monde est manifeste.

10 mars 2020

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