1er juin 1885 : la République consacrée sur le cercueil de Victor Hugo

La panthéonisation de Victor Hugo s’inscrit dans une stratégie fondatrice : celle d’asseoir l’autorité de la République.
Domaine public
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Il y a tout juste cent quarante ans, le 1er juin 1885, Victor Hugo entrait au Panthéon sous les acclamations de près d’un million de Français. À l’heure où les dernières panthéonisations, comme celles de Simone Veil ou de Joséphine Baker, ravivent les débats sur la mémoire nationale, il est curieux de constater que ces cérémonies ne rendent pas seulement hommage à des figures illustres, mais servent aussi les intérêts de la République. En effet, en 1885, la panthéonisation de Victor Hugo, écrivain hissé au rang de figure nationale pour l’éternité, s’inscrit dans une stratégie fondatrice : celle d’asseoir l’autorité de la République en glorifiant ses figures tutélaires sur l’autel d’un sacré réinventé.

Une disparition au retentissement national

Victor Hugo meurt le 22 mai 1885 en son hôtel particulier à Paris situé dans une rue qui, déjà de son vivant, portait son nom. Sa disparition n’est pas simplement celle d’un écrivain mais aussi celle d’un monument vivant de la République. À 83 ans, l’homme incarnait une mémoire collective à lui seul : monarchiste devenu républicain, pair de France, opposant à Napoléon III, exilé politique, puis sénateur sous la IIIe République, Hugo a ainsi traversé le siècle autant qu’il l’a façonné.

Le gouvernement d’Henri Brisson saisit cette mort comme une chance pour la République qui, désormais débarrassée de la menace d’un nouveau rétablissement de la monarchie, a besoin de symbole. Ainsi, on décide de rendre hommage à l’auteur des Misérables de manière grandiose en le panthéonisant. Pour y arriver, un décret est signé le 26 mai 1885 afin de rendre au Panthéon sa fonction de temple laïque, rôle que la Révolution lui avait déjà donné en 1791, mais que l’Empire et la monarchie de Juillet avait aboli. Cependant, la manœuvre est loin de passer inaperçue et une partie de l’opinion s’insurge contre cette nouvelle attaque faites aux catholiques. L’Univers titre ainsi : « On chassera Dieu pour faire place à M. Hugo ». La Croix, de son côté, dénonce « la désaffectation de la France arrachée à l’Église et vouée au culte maçonnique ».

Le respect d’un testament

Un autre défi se pose, également : concilier la solennité grandiose d’une panthéonisation avec l’humilité voulue par Hugo lui-même. En effet, son testament est sans équivoque : il souhaite des funérailles sans faste, sans messe ni oraison. Il demande explicitement à être porté dans « le corbillard des pauvres » et lègue 50.000 francs aux plus démunis. Néanmoins, Victor Hugo n’est pas un athée et ne rejette pas totalement la spiritualité. Ainsi, il demande qu’« une prière à toutes les âmes » soit dite. En effet, ce fervent partisan de la laïcité, qui déclarait « l'Église chez elle et l'État chez lui », voyait Dieu en toute chose sauf dans les hiérarchies ecclésiastiques.

La République en marche… funèbre

Le 31 mai, le cercueil du père des Misérables est installé sous l’Arc de Triomphe, transformé pour l’occasion en chapelle ardente. Le monument napoléonien, symbole militaire, devient alors l’antichambre d’un enterrement républicain auprès duquel la foule se presse toute la nuit. Maurice Barrès écrit : « Des cavaliers porteurs de torches maintenaient la foule. Les flots, par remous immenses, depuis la place de la Concorde, venaient battre sur les chevaux épouvantés, jusqu’à 200 mètres du catafalque, et déliraient d’admiration d’avoir fait un dieu. »

Le lendemain, à 11h30, le cortège s’ébranle. Le « corbillard des pauvres », entouré du peuple français, descend les Champs-Élysées, traverse la place de la Concorde, longe les boulevards Saint-Germain et Saint-Michel jusqu’à la rue Soufflot menant au Panthéon. Près d’un million de personnes assistent à la procession, longue de six kilomètres. Jamais la République n’avait organisé un hommage d’une telle ampleur. Des anonymes, des ouvriers, des soldats, des écrivains : tous se pressent pour saluer l’auteur de Notre-Dame de Paris et de La Légende des siècles. Le pouvoir, lui, voit dans cette communion populaire l’occasion de cimenter l’unité nationale autour d’un culte nouveau : celui des valeurs républicaines incarnées par de grandes figures, choisies selon l’idéologie dominante du moment. Ce n’est, ainsi, pas un hasard si Simone Veil, porteuse de la loi sur l’IVG, ou Joséphine Baker, érigée en symbole d’une France « arc-en-ciel », ont été récemment panthéonisées.

Une panthéonisation fondatrice

Ainsi, l’entrée de Victor Hugo au Panthéon n’est pas qu’un hommage posthume. Elle n’est pas une fin, elle est un commencement. L’aube d’une ère où la République se donne de nouveaux saints issus d’un clergé d’écrivains, de savants, de résistants, en rupture avec la monarchie de droit divin. Le Panthéon devient sa basilique, sa nouvelle nécropole royale de Saint-Denis, non plus pour honorer les rois et reines de France mais pour célébrer des vertus qu'incarnait Victor Hugo et que la République veut faire siennes. En effet, l’exilé de Guernesey n’aura eu de cesse, au cours de sa longue vie, de dénoncer la misère, de défendre la liberté et de combattre l’injustice. En lui rendant hommage, la République glorifie son propre récit, elle s’auto-canonise, se légitime à travers Hugo en inventant ses propres rituels, ses processions et ses icônes devenu nouveaux saints. En 1885, Marianne ne veut plus se contenter de gouverner, elle veut croire, célébrer, transmettre et perdurer.

Capture d'écran INA

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 02/06/2025 à 9:45.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

11 commentaires

  1. La République des vaillants « hussards noirs, celle des français authentique, toutes confessions et opinions confondues, ne peut se retrouver dans la parodie républicaine des anti souverainistes alliés objectifs des islamogauchistes et des ecolos façon pastèque…

  2. La République, nouvelle religion, récupère l’œuvre de Victor Hugo, en utilisant ce qui l’arrange de ses contradictions, alors que dans « 93 », dernier ouvrage de l’auteur, il semblerait que Hugo ne soit plus aussi sûr des bienfaits de la République, lorsqu’il s’inscrit dans le personnage du Marquis de Lantenac pour faire la leçon à son neveu Gauvain, aristocrate aussi, mais acquis aux bienfaits de la République, dont il fait les basses besognes. Alors on se demande si Hugo ne reviendrait pas à ses premiers amours, la Monarchie ??? Ce qui n’est pas permis de se demander, le Grand Homme ayant été Panthéonisé ! Fossilisé, ad vitam eternam, dans la République !

  3. Victor Hugo est mort  » Républicain ». Son catafalque était orné d’un immense médaillon, portant en profil la Marianne sculptée par Marguerite Gagneur dite Syamour. Avec la légende « France-Progrès-Science »
    M.Gagueur était la fille d’un député républicain du Jura.
    Quant au « déïcisme » de Victor Hugo, l’avancée des sciences ne permettait pas encore de démontrer que les dieux n’existent pas… ailleurs que dans les cortex des humains.
    Voltaire aussi, qui « bouffait du curé » , était déïste.
    « Si l’univers est contrôlé par une horloge, c’est qu’il doit y avoir un horloger »! disait Voltaire, faute de plus de connaissances.

  4. J’ai entendu Mr Philippe de Villiers dire vendredi soir sur Cnews que la mère de Mr Victor Hugo était vendéenne. Cela est probablement en lien avec le fait que Mr Hugo était royaliste dans sa jeunesse, suivant le parcours inverse de sa mère, républicaine avant la Terreur d’ après ce qu’on peut lire sur wikipédia.
    Mais le vendéen de Villiers semble avoir une vision bien large de la Vendée, puisque la future Mme Hugo semble originaire de Nantes , ville qui de mon point de vue est plus en Bretagne qu’en Poitou, la Vendée étant le Bas Poitou.
    Mais peut être les grands parents maternels de Mr V Hugo étaient ils montés du bas Poitou aux marches de Bretagne pour prendre l’ ascenseur social?
    D’ ici peu Jules Vernes sera vendéen de souche…
    Quand on père du grand poète, était il l’époux de sa mère, ou son parrain Victor, c’est tout un roman.

  5. Sacré Hugo, imprenable forteresse aux tours crénelés de savoirs. Royaliste. Républicain. Romantique. Rigolard. L’amour, toujours l’amour, la passion, en vers et en prose. Dans ‘Choses vues », si près de nous, humble, familier. Il aurait fait un superbe ministre de Napoléon III si l’empereur en avait assez rabattu pour le solliciter et peut-être eussiez-nous évité Sedan et ses conséquences funestes, la Grande Guerre. Croyant, incroyant ? On sait que seuls les vrais athées ont Dieu derrière la tête, du moins croit-il en eux, ce sont des âmes de choix. Hugo est un Panthéon à lui tout seul. Il aurait même panthéonisé la fosse commune. Je n’oublierai jamais le discours funèbre qu’il fit à la mort de Balzac, enfin aimé et compris.

  6. Voir « Dieu en toute chose sauf dans les hiérarchie ecclésiastique » est un bon signe de sagesse. La sagesse du Christ, également promoteur de la laïcité ( illustrée par sa réponse de génie  » rend à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » à ceux qui voulaient le pièger sur l’impôt dû aux occupants romains; laïcité bien entendu peu compatible avec la monarchie de droit divin), alors que les valeurs de la république, même peut être possiblement l’Egalité d’ interprétation plus delicate ( parabole des « ouvriers de la dernière heure »), sont bien dans k enseignement du Christ ( révolutionnaire de son temps, lumière des juifs en avance de 1700 ans par rapport au siècle des lumières aboutissant à la république en France).

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