Editoriaux - Livres - Réflexions - 20 novembre 2018

Livre : Après la gauche, de Denis Collin

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La mondialisation tend naturellement à dissoudre le champ politique ainsi que toute question sociale. L’augmentation des prix et le gel des salaires ne font pas bon ménage. La Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) oblige la France à appliquer un cahier des charges progressivement ultralibéral (comme ce fut le cas pour la Grèce et l’Italie). Sinon, l’État français ne pourrait emprunter sur le marché obligataire à un taux raisonnable.

En attendant, la lutte des classes revient comme un boomerang. Voilà pourquoi toute perte de souveraineté, tant politique qu’économique, doit être interrogée philosophiquement. Tel est le sens du nouvel essai intitulé Après la gauche (aux Éditions Perspectives libres) écrit par Denis Collin, agrégé de philosophie et docteur ès lettres. En tant qu’ancien militant d’extrême gauche, celui-ci se livre à une analyse sans concession des terribles échecs de la gauche sociale. Loin des appareils politiciens, il convient de décrire un louable exercice de bonne foi. « L’éternelle consistance de la vérité », disait Bossuet.

Comme Michéa, Collin dénonce l’alliance objective entre le libéralisme et le libertarisme : une course à la jouissance entretenue par « le cercle de la raison » (dixit Alain Minc). Il s’est fondé sur un cheminement intellectuel tracé par les rationalistes (Descartes, Leibniz et Spinoza) et les Lumières (Rousseau, Montesquieu, Diderot et Kant). Le progressisme était ainsi justifié : la culture devait imposer son ordre à la nature. Le socialisme avait vocation à être à la pointe du combat progressiste. Mais, dès la Révolution française, ce combat était confisqué par la bourgeoisie (Marx, Engels, Lénine et Trotski). Conséquence : le prolétariat, par essence automatisé, n’a jamais rien pu révolutionner. Par ailleurs, le socialisme avait intérêt à souscrire au keynésianisme : au projet économique qui veut faire déterminer l’offre par la demande. Acheter la paix sociale en gonflant le pouvoir d’achat. Voilà pourquoi la social-démocratie allemande devait être érigée en modèle. Mais la machine productive s’est emballée : le technoscientisme menace à présent autant les équilibres naturels que les équilibres socioculturels. La raison est devenue folle.

Mitterrand a appliqué, dès 1983, la politique rocardienne (mais sans Rocard). La gauche sociale, perdant toutes ses luttes, devait se transformer en gauche sociétale. Il fallait gagner les voix, non plus des ouvriers, mais de toutes les minorités. La droite libérale et la gauche sociétale ont fusionné pour instituer, d’un même geste, la précarisation universelle des travailleurs et la libération exponentielle des mœurs. L’idée de mesure n’est plus de mise. La protection sociale est définitivement dissoute par le sans-frontiérisme. D’ailleurs, Collin reconnaît que l’immigration massive pèse à la baisse sur les salaires. Dès lors, la concurrence des travailleurs et celle des traders vont de pair. La crise démographique ne saurait être ignorée. Collin dénonce courageusement les tendances ethnicistes et singularistes de La France insoumise : l’incitation à la séparation parmi les cultures et parmi les genres sexuels. Puisque tout est marchandisé (la vie privée, l’identité…), tout peut être négocié.

Il s’agit alors de faire l’éloge de l’enracinement. Collin plaide pour un retour à la souveraineté, que celle-ci soit populaire ou nationale. À Berlin comme à Bruxelles, la technocratie n’a jamais rimé avec la démocratie puisque les traités priment sur le suffrage universel. Et dans une crise généralisée de la représentation, les contestations populaires peuvent-elles encore être jugulées par les forces politiques ? On ne badine pas avec la question sociale : une lutte des classes peut muter en lutte des races. Ce n’est pas la République qui est « en marche », mais bel et bien l’ordre de l’expropriation intégrale. À l’image de Denis Collin, la gauche sociale arrive au même constat que la droite nationale. Il faut clairement une perspective idéologique nouvelle pour barrer la route à ce prétendu Nouveau Monde. Peut-être le retour des anti-Lumières.

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