Editoriaux - Histoire - Religion - Société - Table - 15 janvier 2018

La galette des rois et des reines

Un petit rond de pâte est toujours bien plus qu’une gourmandise. Elle est aussi partage, convivialité, plaisir, détente ou retrouvailles. Mais si vous n’y prenez gare, sachez que tout là-haut, des têtes bien-pensantes trouvent dans vos gâteaux l’once d’une menace insistante. Plus elle est savoureuse et partagée, plus elle éveille des soupçons incongrus pour ceux qui voient le mal en tarte, et l’ignominie en garniture. Elle devient, en tout cas, un moyen privilégié de faire feu de tout pâton pour vous monter le bourrichon.

En un temps très ancien, trois rois venaient de loin : un Black, un Blanc, un Beur (c’est toujours mieux ainsi) ont monté leur chameau pour rejoindre l’étoile au-dessus d’une grange où crèche un nourrisson (qui s’appelait Jésus). Ils lui offrirent en cadeau de bienvenue dans ce monde un peu cinglé de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Trois présents de trois mages (c’est en tout cas ce qui nous est rapporté) alimentent ainsi notre traditionnelle galette des rois. Une histoire plutôt chouette pour un citoyen du monde : les riches font des cadeaux aux pauvres, ce qui est plutôt inattendu, et ils viennent de toute la planète, ce qui est un curriculum vitae des plus favorables. Pour une fois, la Bible ne s’était pas trop plantée et avait réussi à nous fournir une histoire moderne et progressiste.

À la Révolution française, les fonctionnaires, députés et ministres s’ennuyaient déjà autant qu’aujourd’hui. Ils avaient trouvé le temps de disputer la frangipane, la galette ayant quelques goûts trop amers de monarchie et de religion. Sans tomber dans l’excès (personne – ou presque – n’a eu la tête coupée pour avoir eu la couronne), quelques révolutionnaires s’interrogeaient sur la nécessité de rebaptiser ladite tradition en « gâteau de l’égalité ». Quelle riche idée ! Je sais qu’un tel nom émoustille vos papilles et donne un caractère bien plus festif que le sobre « galette des rois ». Pourtant, les petites gens de l’époque, bien trop rétrogrades, n’ont pas vraiment adopté la proposition et les rois n’ont pas eu la fève coupée.

Ce que n’avaient pas encore compris les révolutionnaires (assez peu portés sur l’égalité homme-femme), c’est que le problème ne venait pas de la galette mais plutôt des rois. Ils avaient, notamment, un gros souci : ils n’étaient pas des femmes, ce qui est profondément injuste quand on veut s’extraire d’une société masculiniste patriarcale. Il est absolument scandaleux et inégalitaire que les femmes cuisinent la galette et que les hommes en tirent toute la gloire. Ainsi donc, il fallait réussir là où les sans-culottes avaient échoué. Spécialistes de l’information objective, les sans-jugeotte de l’AFP ont pris le relais : c’est bien une « galette des rois et des reines » (supposée « traditionnelle ») que le président de la République française partage à l’Élysée.

Je vous vois soulagés autant que moi. Nous le savons, c’est très radical mais il faudra en passer par là ! Compléter le nom de la galette est nécessaire pour que cessent les inégalités salariales, les harcèlements « weinsteiniens », les violences conjugales, les viols, le manspreading, les femmes à la maison, l’entrave à disposer de son corps, la drague lourde, le cartable rose, la poupée à Noël, le masculin qui l’emporte sur le féminin, l’écriture exclusive, la journée du patrimoine, le « mademoiselle », la galanterie et la file d’attente au petit coin. C’est le grand apport des reines mages à notre humanité.

Un petit rond de pâte est toujours bien plus qu’une gourmandise. Si vous n’y prenez gare, sachez que, tout là-haut, des têtes bien-pensantes détestent vos gâteaux.

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