[ENQUÊTE] Ces européennes converties à l’islam qui glamourisent le prosélytisme

Derrière les conseils mode et beauté, elles installent sur les réseaux sociaux leur vision de l'islam.
Boulevard Voltaire
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Elles s’appellent Olivia, Maria, Pauline ou encore Dorota et sont allemandes, espagnoles, françaises ou polonaises. Sur les réseaux sociaux, elles partagent leur quotidien entre recettes de la semaine, tutoriels de maquillage, sorties entre copines et dernières pièces vestimentaires à la mode. De loin, elles ressemblent en tout point à ces influenceuses qui vendent un mode de vie censé faire rêver leurs abonnées. Un détail les distingue, pourtant : dans la biographie de leur compte Instagram apparaît presque systématiquement la mention « islam revert », car toutes sont des Européennes converties à l'islam.

La séduction par les codes de l'influence lifestyle

« Une journée dans ma vie en tant que musulmane convertie » ; « Les choses que j'ai jetées en me convertissant à l'islam » ; tapis de prière pour débutantes… Entre un vlog de voyage [journal de bord en vidéo, NDLR] et une sortie au restaurant, le sujet qui intéresse principalement ces créatrices de contenu et leur communauté, c’est bien la religion.

Ultra-féminines, très maquillées ou adeptes de l'esthétique minimaliste de la « clean girl », c’est en premier lieu par une apparence douce et soignée qu’elles témoignent de leur conversion. Aux concepts de bien-être holistique et de développement personnel en vogue chez les influenceuses de leur génération, elles préfèrent désormais la sérénité qu'elles disent trouver dans la récitation – cinq fois par jour – des sourates du Coran.

« Le halal, c'est comme épargner maintenant pour en profiter plus tard, tandis que le haram, c'est profiter maintenant pour le payer plus tard », fait partie des maximes que l'on retrouve régulièrement sur les comptes de ces jeunes femmes. Pour illustrer ce qu'elles présentent comme le salut apporté par l'islam, elles n'hésitent pas à mettre en scène un « avant » où elles sortaient, buvaient, se filmaient en mini-jupe, et un « après » incarné par une vie désormais tournée vers l'équilibre, la sérénité et la prière.

Entre deux contenus "lifestyle", les influenceuses font la promotion de l'islam.

Kiara Funk (183K abonnés), par exemple, alterne les photos de son sac Louis Vuitton ou de ses produits cosmétiques avec des publications consacrées à sa conversion à l'islam, « la meilleure décision [qu'elle ait] jamais prise », affirme la blonde aux yeux clairs, tantôt arborant un hijab, tantôt les cheveux au vent.

C’est d’ailleurs une caractéristique que l’on retrouve sur toutes ces pages Instagram d’Européennes converties : la présentation d’un islam conciliant, qui ne rompt pas brutalement avec « la vie d’avant » et « glamourise » une pratique islamique qui s’apprivoise pas à pas.

L'islam derrière la vitrine

Malgré ce discours séduisant, pas question toutefois de remettre en cause les prescriptions religieuses rigoristes concernant le hijab, le burkini, les tatouages ou encore l'alcool.

« Je veux m’habiller modestement mais c’est dur, mes habitudes occidentales sont trop ancrées. » Comme Siham Hinawi, aka « Sangdarabe », qui cumule 248K abonnés sur Instagram et 5,3 millions de « J’aime » sur TikTok, toutes ne portent pas quotidiennement le hijab, mais chacune y aspire, assurant se trouver là où « Allah » la veut dans son « cheminement ».

L’influenceuse française aux cheveux courts qui veut renouer avec la culture marocaine de son père a grandi loin de la religion. Tatouée, comme Leah Yukihira (84K abonnés), celle qui se qualifie de « baby muslim » garde ces marques de sa vie antérieure comme un signe de la « grandeur d’Allah » qui accepte chacun de ses enfants avec ses « péchés » et ses « errances » passées. Pas question, pour autant, de les exposer aux enfants à qui elle cache ses tatouages pour « ne pas montrer le mauvais exemple ». La modestie à laquelle elle prétend vouloir tendre, elle l’applique aussi dans ses vidéos lorsqu'elle apparaît dans un débardeur qu'elle juge trop décolleté et qu’elle en floute l'encolure.

Siham Hinawi partage régulièrement ses réflexions sur l'islam.

Deux profils d'influenceuses

C'est précisément ce qui explique le succès de ce type de contenu, en pleine expansion. En racontant une conversion progressive, ces influenceuses attirent aussi bien des Occidentales curieuses que des musulmanes en quête de représentation de leur foi sur les réseaux sociaux. Mais derrière cette apparente homogénéité se cachent des motivations différentes.

Fadila Maaroufi, cofondatrice de l'Observatoire des fondamentalismes à Bruxelles, intervenue lors de notre colloque en janvier dernier, distingue, pour Boulevard Voltaire, deux grandes démarches.

Le premier type d’influenceuses rassemble les jeunes femmes, parfois adolescentes, qui, attirées par les réseaux sociaux et en manque de reconnaissance, n’ont pas trouvé leur place sur les plates-formes sociales. C'est en commençant à parler de l'islam sur leurs comptes qu'« elles ont pu exister », analyse l'anthropologue.

En octobre 2023, lorsque Olivia – « livasdailydiary » – commence à publier sur Instagram des vlogs de ses après-midi entre amies ou des tutoriels de maquillages, elle cumule pendant un temps une moyenne de 4.000 à 5.000 vues par vidéo, sauf quelques exceptions. Et ce, malgré les tentatives de l’influenceuse allemande de suivre les hashtags à la mode : « #thatgirl », « #europeansummer », « #girlythings ».

Mais lorsqu'elle publie, le 1er décembre 2024, une « journée dans sa vie » la montrant lors d'une fête musulmane à la mosquée, hijab sur la tête, la vidéo atteint 34.000 vues. En une semaine, l’influenceuse double sa visibilité. Elle commence alors à cuisiner des plats arabes, puis à poster des photos de son tapis de prière et, enfin, à documenter son ramadan, jusqu’à atteindre parfois le million de fréquentations sous ses vidéos. Aujourd’hui, l’influenceuse a atteint les 25K abonnés sur Instagram.

Mais à l'inverse de celles qui utilisent leur conversion pour trouver une place sur les réseaux sociaux, Fadila Maaroufi observe aussi des influenceuses qui utilisent ces derniers comme vecteur d'un discours religieux plus affirmé.

Ayant découvert l'islam il y a quelques années, Leah Yukihira documentait alors sa vie de convertie parmi beaucoup d'autres aspects de son quotidien. Aujourd'hui, elle a supprimé toutes les publications où son visage apparaissait et ne montre plus que des photos ou des vidéos où elle porte le niqab. Son contenu est désormais presque exclusivement consacré à l'islam, à ses préceptes, aux pèlerinages à La Mecque, à la prière ou encore au Coran.

Un écosystème économique au service de l'influence

Après avoir fédéré une communauté très investie autour de leur conversion, beaucoup de ces influenceuses deviennent aussi les vitrines d'un véritable marché. Entre deux réflexions sur le Coran ou un vlog de leur quotidien, apparaissent des recommandations rémunérées de tapis de prière, de hijabs, de livres religieux ou encore de vêtements de « modest fashion », cette mode qui promet d'allier élégance et respect des prescriptions islamiques.

Pauline Gueye, par exemple, fait la promotion de la marque de hijabs My Adab, qui lui permet de « protéger ses cheveux sans compromettre sa pudeur ». Kath, aka « Ta Sœur Nahda », qui propose des récitations coraniques chantées, choisit, elle, de mettre en avant les tapis de prière de la marque By Sajada. De son côté, Leah Yukihira collabore avec Merrachi, une enseigne néerlandaise spécialisée dans la « modest fashion » qui n'hésite pas à présenter le niqab comme un vêtement avec lequel il est possible d'être « cool ».

À première vue, ces partenariats ressemblent à ceux de n'importe quelle influenceuse. Pourtant, quand d'autres recommandent une crème de soin, une marque de vêtements ou un restaurant, elles promeuvent un univers où la consommation et la pratique religieuse se rejoignent et se complètent : c’est le « marché halal » que suggère « Marion digital Djerba » en vendant sa formation qui permettrait de générer des « revenus en ligne halal pour femme ».

Parfois, le partenariat se fait plus intellectuel. Leah Yukihira, par exemple, a collaboré à plusieurs reprises avec les Profs Studio, le « projet éducatif, éthique et religieux » qui intervient auprès des familles et des enfants autour de thèmes comme l'éducation, le mariage, la foi musulmane ou encore la Palestine, où interviennent imams et femmes voilées. Dans leurs communications numériques, la musulmane n'y est d'ailleurs représentée qu'avec son hijab.

Les Profs studio a été fondé en 2021 par Nibel Seddoud.

Une pratique qui, pour Fadila Maaroufi, est en cohérence avec celle des Frères musulmans. Selon la cofondatrice de l'Observatoire des fondamentalismes à Bruxelles, les réseaux sociaux sont devenus l'un des principaux outils de diffusion de l'islam politique auprès des jeunes générations.

« Les islamistes ont compris où se jouait désormais l'influence », analyse-t-elle. « Les jeunes passent des heures sur Instagram, TikTok ou Snapchat. Ils utilisent les outils de la modernité parce qu'ils savent que c'est là qu'ils toucheront le plus grand nombre. »

L'anthropologue soupçonne également l'existence de financements plus vastes destinés à soutenir une partie de ces créatrices de contenu. Si ces femmes « sont payées pour faire de la publicité », elle estime que ces collaborations participent à diffuser un mode de vie islamique présenté sous un jour particulièrement séduisant.

Un phénomène encore sous-estimé

Difficile, pour autant, de tracer ce mode de prosélytisme relativement récent que Fadila Maaroufi observe depuis « quatre ou cinq ans ». Il faut dire qu’il a évolué très rapidement. Avant l'essor des réseaux sociaux, les femmes non musulmanes étaient davantage approchées dans des associations, des établissements de soin ou à l'occasion d'activités organisées localement. C’est ce qu’elle avait observé quand elle avait infiltré les Sœurs musulmanes. Les plates-formes numériques ont profondément changé la donne.

Quelques vidéos publiées depuis une chambre suffisent, désormais, à toucher plusieurs centaines de milliers de personnes. Le phénomène s’observe en effet du Portugal aux portes de la Russie en passant par la France et le Royaume-Uni.

Malgré cette évolution, ce dernier reste encore peu documenté. Par « idéologie » ou « influence », estime Fadila Maaroufi. Les recherches universitaires consacrées au prosélytisme sur Internet portent principalement sur les filières djihadistes ou les contenus ouvertement radicaux, confie l’anthropologue.

Si le phénomène des influenceurs comme Dylan Thierry ou Maëva Ghennam, partis s’installer à Dubaï et revendiquant un islam ouvert, a déjà suscité l’attention et peut être considéré comme le précurseur de cette nouvelle forme d’influence religieuse, celles plus diffuses et portées par des blanches occidentales converties restent encore dans l’angle mort de la recherche.

Un manque de moyens accordés aux structures qui travaillent sur ces nouvelles stratégies d’influence que Fadila Maaroufi regrette, alors qu’elle voit de plus en plus se rapprocher de communautés rencontrées en ligne les très jeunes adolescentes encore difficiles à atteindre par les acteurs traditionnels de la prévention.

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