L'abstention est l'une des clefs de toute élection, mais plus encore pour cette présidentielle, qui fait suite à un long cycle électoral marqué par une abstention historiquement forte, des de juin 2017 (50 %) aux régionales de juin 2021 (66,7 %). Les raisons sont connues : crise sanitaire, guerre en et absence de surprise dans une élection jouée d'avance, avec un duel annoncé depuis cinq ans et la réélection du Président sortant, donné actuellement à 30 % au premier tour.

L'enquête Odoxa Backbone Consulting, publiée cette semaine par Le Figaro, montre que c'est ce sentiment d'une élection jouée d'avance qui, pour 40 % des sondés, explique cette abstention. Cette même enquête évalue à 24,4 % de l'électorat la part de l'abstention, soit un électeur sur 4. Lors de la historique de 2002, l'abstention avait atteint 27 %. Mais l'étude montre aussi que cette abstention est pressentie par une forte majorité de Français (65 %).

Il est donc intéressant de rechercher quel impact précis elle pourrait avoir. C'est ce que s'efforce de faire l'enquête Ipsos-Sopra Steria en partenariat avec le CEVIPOF et la fondation Jean-Jaurès pour Le Monde. Elle nous apprend d'abord que l'abstention pourrait dépasser les 25 %, voire les 30 %, puisque « moins de 70 % des Français se disent certains d’aller voter, à moins d’un mois du premier tour, le 10 avril », et que ce chiffre est même en augmentation par rapport à la vague précédente.

Mais cette élection semble se distinguer des autres présidentielles, car la forte abstention attendue serait davantage « typée », selon l'expression de Gilles Finchelstein, le directeur général de la fondation Jean-Jaurès : autrement dit, elle n'affecterait pas les différents électorats, et donc les candidats, de la même façon. Typée, elle l'est d'abord sur un plan démographique : « 53 % des 18-24 ans contre 81 % des plus de 70 ans – l’écart est de 28 points aujourd’hui contre 17 en 2017 - » sont sûrs d'aller voter le 10 avril. Elle l'est aussi sociologiquement : « 57 % des ouvriers contre 71 % en 2017 ». Elle l'est enfin politiquement, les trois critères étant bien sûrs liés. Les candidats ne sont donc pas logés à la même enseigne : ainsi sont les plus sûrs de leur participation le 10 avril « 66 % des sympathisants de La insoumise (LFI) contre 72 % des sympathisants du Rassemblement national (RN), 78 % de ceux de La République en marche (LREM) et 80 % de ceux de Reconquête ! » Or, Gilles Finchelstein remarque que « les écarts étaient quasiment nuls en 2017 ». Ces disparités devraient imposer des stratégies de campagne différentes, ce qu'Emmanuel Macron a parfaitement compris. Donné très haut et bénéficiant d'une forte mobilisation de son électorat, il peut se permettre le luxe d'enjamber l'élection et n'a aucun intérêt à initier une mobilisation, qui pourrait se faire à ses dépens. Mais pour Marine Le Pen, il en va autrement : donnée loin derrière lui et talonnée par Mélenchon et Zemmour, elle a tout intérêt à mobiliser son électorat, tout comme Jean-Luc Mélenchon. Comme le disait au micro de RFI Tristan Haute, maître de conférences en science politique à l'université de Lille et codirecteur de l’ouvrage Extinction de vote ? (PUF, janvier 2022) : « Les deux principales victimes d'une forte abstention seront inévitablement Marine le Pen et surtout Jean-Luc Mélenchon. »

Une autre conséquence de cette abstention forte et difficilement quantifiable concerne la fiabilité des sondages et la marge d'erreur : ce n'est pas un hasard si la seule élection à ne pas avoir été correctement pronostiquée par les sondages fut celle de 2002, marquée par une abstention historique.

Si l'on s'achemine donc vers une nouvelle abstention record dans trois semaines, avec les résultats annoncés (Macron 30 % - Le Pen 17 %) et donc la réélection du Président sortant, probablement avec moins de voix qu'en 2017, le procès en illégitimité instruit dès ces jours-ci par un Gérard Larcher, par exemple, reprendra de plus belle après l'élection. Par ailleurs, Emmanuel Macron serait rendu responsable de cette explosion de l'abstention durant tout son mandat, jusqu'à la présidentielle, pourtant la plus mobilisatrice. Cela compliquerait sa tâche pour gouverner.

Mais ceux à qui une abstention élevée donne des sueurs froides pourront toujours se rassurer en se disant qu'il y a cinq ans, elle s'était considérablement réduite lors des trois dernières semaines, la participation gagnant 10 points.

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19 mars 2022

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61 commentaires

  1. Il existe trois niveaux de mensonges : les petits mensonges, les gros mensonges et les statistiques.

  2. Les sondages bidonnés, pourquoi?Pour augmenter le temps de parole de Macron ,qui a peu d’élus locaux et pénaliser Zemmour.
    Pour mesurer la représentativité d’un candidat, le CSA, s’appuie sur plusieurs critères : les intentions de vote exprimées dans les sondages d’opinion, les résultats de son parti aux élections précédentes, le nombre d’élus de son parti et, enfin, ses contributions dans le débat public.

  3. On peut trouver une autre analyse en s’intéressant au vote musulman qui n’est pas un fantasme mais une réalité relevée par JF Poisson à la page 21 de son récent livre intitulé  » La macromie et l’islamisme », citant Jean-Paul Gourévitch. « Sans les votes musulmans F.Hollande aurait été battu en 2012 par N. Sarkozy et MLP serait sans doute arrivée en tête au 1er tour en 2017. Une simulation 2022 ..donne 10% pour ces votes. Donc impératif pour Zemmour: PAS D’ABSTENTION car surtout Vive la France!

  4. Je ne comprends pas ce besoin de gloser. Dans ce genre de réflexion, on compare des choux et des carottes. En effet, même si pour certains, Zemmour, Le Pen et d’autres sont vilipendés, ils s’inscrivent dans la continuité de notre société. Alors que Mélenchon, Roussel et quelques égéries ridicules veulent radier la société existante et recréer une hérésie sociétale qui a été détruite en 1990 en Russie. Quand à Macron, c’est plus simple et ça ne repose que sur sa seule personne : Lui ou rien !

  5. Tant qu’il n’y aura pas de quorum (contrairement aux conseils d’administration, aux réunions de copropriétaires et aux conseils municipaux), même avec 90% d’abstention, le Président élu serait légal tout en perdant toute légitimité.
    Qui serait alors le juge final, le Conseil constitutionnel étant totalement démonétisé depuis ses décisions éminemment suspectes des dernières années ?

    1. Pour juger d’une question aussi délicate, il n’y aurait que Mc Kinsey à qui on paierait un pognon de dingue après avoir nommé le fils au conseil constitutionnel pour y remplacer le père totalement démonétisé.

  6. Les sondages sont sous la tutelle du Service d’Investigation du Gouvernement, et l’un des plus importants est dirigé par le beau fils de Macron. Les sondages ne peuvent pas prendre en compte les abstentionnistes, puisque ces Instituts de sondages ne peuvent pas avoir leur réponse. Un nouveau Parti qui offre un programme qu’ils disent clivant ne peut qu’avoir un maximum de vote des abstentionnistes, dont moi et tous ceux de mes proches. Pensez vous que Zemmour ne soit qu’à 5 millions de voix ? !

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