Editoriaux - 18 mars 2019

Un autre grand critique littéraire s’en est allé : Jean-Pierre Richard

Décidément, certains écrivains semblent manifester leurs connivences jusque dans leur façon de nous dire adieu. Dix jours après le décès de Jean Starobinski, on apprenait, dimanche, celui, le 15 mars, du critique littéraire Jean-Pierre Richard. Et ce ne serait pas commettre un exercice de style convenu que de comparer ces deux personnalités, ces deux œuvres, ces deux sensibilités. Au-delà de leurs auteurs et de leur époque de prédilection – le XVIIIe siècle pour Starobinski, le XIXe pour Jean-Pierre Richard – ils appartenaient à une même génération et une même filiation et ils ont incarné une critique créatrice fondée sur la sensibilité, l’empathie et une langue lumineuse, à la fois simple et subtile, éloignée de tout jargon technique. Deux immenses écrivains ayant la passion des écrivains, vers lesquels ils auront guidé des générations d’étudiants et de lecteurs.

Né en 1922 à Marseille, normalien, agrégé de lettres en 1945, Jean-Pierre Richard effectue une carrière universitaire, à l’étranger et en France, mais se décrivait comme un “marginal, tenu pour un amateur” au sein de l’université. Peut-être parce que, préférant suivre sa voie, ses intuitions, il n’entra dans aucun moule, que ce soit celui de l’académisme ou ceux des modes critiques systématiques (structuralisme, psychanalyse, marxisme, formalisme). Les étudiants désireux de revenir aux grands écrivains du XIXe siècle trouvèrent dans ses deux premiers ouvrages une fraîcheur et une stimulation nouvelles : Littérature et sensation, sur Stendhal et Flaubert, et Poésie et profondeur, sur Nerval, Baudelaire et Rimbaud. Dans cette lignée est à ranger, en 1961, sa thèse sur Mallarmé qu’il souhaite débarrasser d’une « approche trop abstraite ». Il en tirera deux ouvrages : L’Univers imaginaire de Mallarmé et Pour un tombeau d’Anatole, édition des pages posthumes saisissantes du poète sur la mort de son fils. Il publia aussi un Paysage de Chateaubriand (1967) et un Proust et le monde sensible (1974) qui firent date. Avec Jean-Pierre Richard, les grandes œuvres cessaient d’être des constructions désincarnées. Par ses Microlectures, il fut un extraordinaire introducteur et médiateur.

Cette attention au charnel, à la vie, à la sensibilité dans la littérature, Jean-Pierre Richard la devait à sa propre personnalité et il n’est pas étonnant qu’elle l’ait guidé vers des esprits avec lesquels elle entrait en résonance profonde.

D’abord, les critiques littéraires de l’École de Genève – tiens, nous retrouvons Jean Starobinski… Lui-même reconnaissait, dans un entretien au Magazine littéraire, sa filiation avec Georges Poulet, l’auteur des Études sur le temps humain, Albert Béguin, Marcel Raymond, Gaston Bachelard. Il partagea avec eux une même attention aux mots, une même immersion empathique dans l’œuvre, sans grille de lecture, sans système interprétatif plaqué.

Ensuite, cette sensibilité le poussa vers les poètes du XXe siècle, poètes de la finitude et du sensible, eux aussi : ses Onze études sur la poésie moderne, publiées en 1964, établissaient un dialogue avec Guillevic, Reverdy, Yves Bonnefoy – autre parenté avec Starobinski –, Jacques Dupin ou André du Bouchet. Et, récemment encore, dans ses deux derniers ouvrages de 2010 et 2014, vers des écrivains d’aujourd’hui et des anciens à redécouvrir (Claudel, Bosco).

Jean-Pierre Richard vient nous rappeler que lire, c’est entrer en dialogue avec une sensibilité unique qui, en retour, nous révélera à nous-mêmes. Son décès et celui de Jean Starobinski nous font prendre conscience que le génie de la littérature française, loin des modes ou des personnalités fracassantes, c’est, aussi et peut-être surtout, une discrétion, une persévérance et un charme qui, se nourrissant des plus grandes œuvres, les prolongent et leur restituent leur magie singulière.

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