Editoriaux - 7 mars 2019

Mort du grand critique Jean Starobinski : le lumineux passeur des eaux sombres

Tout étudiant en lettres, tout passionné de littérature, tout curieux de l’étrange énergie qui donne naissance aux grandes œuvres a, un jour ou l’autre, croisé le chemin et les mots lumineux du grand critique qu’était Jean Starobinski. Pour plusieurs générations, il fut d’abord, dans le cursus universitaire, un nom incontournable des bibliographies, le passeur indispensable qui renouvela les approches des grands écrivains du XVIIIe siècle. Son Montesquieu par lui-même (1953), dans la célèbre collection des Éditions du Seuil, et son Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle furent, dès leur parution, des classiques. Son intérêt pour le siècle des Lumières ne se démentit pas et il fut de ceux qui rendirent à cette période sa complexité et ses ombres, depuis L’Invention de la liberté (1964), 1789 : les emblèmes de la raison (1973) jusqu’à son Diderot, un diable de ramage, publié en 2012.

Mais ce qui charmait, chez cet authentique écrivain qu’un jugement rapide aurait pu classer comme un éminent dix-huitiémiste, était précisément sa capacité à ne pas se laisser enfermer dans les cadres traditionnels de l’histoire et de la critique littéraires. Il le devait certainement à ses origines et à son éducation. Né de parents médecins juifs polonais installés à Genève dès 1913, il reçut une éducation très moderne. Musicien doué de l’oreille absolue, chanteur, pianiste, il s’engagea dans une double carrière de médecin psychiatre et de critique littéraire. On mesure l’interaction qui féconda une pensée et une œuvre, et qui aboutit à la publication, en 2012, cinquante ans après sa thèse de médecine, de L’Encre de la mélancolie. La mélancolie, l’humeur noire, la dépression, envisagée comme une maladie féconde, dans une dialectique des contraires qui est peut-être l’une des clefs de l’œuvre de Jean Starobinski lui-même.

Cette approche sensible et empathique des œuvres, il la devait aussi à cette fameuse École de Genève à laquelle appartenaient son maître Marcel Raymond, Albert Béguin, son ami Georges Poulet, et dont il fut l’un des plus brillants représentants. En combinant des approches thématiques, historiques, comparatistes ou médicales, sans jamais céder à l’esprit de système, il restitua aux œuvres une profondeur nouvelle et comme originaire, dans une prose poétique qui fait de lui un véritable écrivain.

Et un écrivain ami des écrivains, comme le montrent ses échanges avec Yves Bonnefoy. En effet, à côté du parcours « officiel » pour découvrir Jean Starobinski – ces bibliographies sur le XVIIIe que j’évoquais –, il y avait (il y a toujours !) des chemins moins foulés. Ainsi la préface qu’il donna au recueil des Poèmes d’Yves Bonnefoy en 1982 par laquelle nous fûmes nombreux à découvrir d’un coup deux immenses écrivains. Il écrivait à son propos : “Il y eut un monde, une plénitude de sens, mais qui ont été perdus, brisés, dissipés. […] Pour qui ne se laisse pas prendre aux chimères, ni au désespoir, il y aura à nouveau un monde, un lieu habitable ; et ce lieu n’est pas “ailleurs”, ni “là-bas”, il est “ici” – en le lieu même, retrouvé comme un nouveau rivage, sous une nouvelle lumière.” C’était décrire autant la quête de Bonnefoy que la tâche du critique, du lecteur et indiquer, sans prétention, toute une philosophie de la vie.

“Analyser un texte, c’est d’abord le donner à entendre, et frayer un chemin à sa plus vive action sur nous”, telle était la méthode critique revendiquée, en toute simplicité, par Jean Starobinski. Rien de plus actuel pour enseigner la littérature. Et pour lire et entendre Jean Starobinski lui-même.

Jean Starobinski était né à Genève, il est décédé à Morges, près de Lausanne, sur l’autre rive du lac Léman. Encore une image de traversée. Et de fidélité à soi-même.

À lire aussi

Anémone : cette autre face, cet autre film

Depuis cette révélation, je n'ai jamais plus entendu cette comptine dans l'insouciance, ni…