Dans la lutte contre l’épidémie de Covid-19, les personnes âgées sont-elles lésées ?

Au micro de Boulevard Voltaire, Tugdual Derville alerte sur certaines pratiques qui ont été observées. Selon lui, les soignants débordés peuvent être amenés à choisir « des protocoles de sédation précipitée qui aboutiraient à des formes d’euthanasie ».

 

 

La France affronte l’épidémie de Covid-19. Alliance Vita soulève les risques de priver les personnes âgées d’une intubation, donc de soins. Quelles sont vos craintes ?

À partir d’un certain âge, les personnes âgées sont comme exclues du système hospitalier. Lorsqu’elles sont dans des EHPAD, elles ne bénéficient pas ou très peu de tests et de respirateurs. La société exprime que la vie des personnes âgées a moins de prix que celles des personnes jeunes.
Aux États-Unis, certains politiques disent que les grands-parents devraient se sacrifier pour éviter une crise économique à leurs petits-enfants. Sur le plan de l’expression, nous n’en sommes pas là en France. Mais il y a naturellement le risque que s’opère une sorte de discrimination en fonction de l’âge. Compte tenu du surmenage, du manque de personnels et de moyens, il y a un risque que des soignants très désorientés finissent par administrer aux personnes âgées presque par anticipation des protocoles de sédation. Ces protocoles de fin de vie sont parfois nécessaires en fin de vie. Il ne faut pas mettre en œuvre ces protocoles lorsqu’il y a encore des chances de traitements et d’évolution positive. Ce risque est à prendre en compte en cas d’affolement.

Est-ce une peur d’Alliance Vita ou est-ce une réalité qui existe déjà et dont vous auriez entendu parler ?

Nous avons pris contact avec des gériatres d’EHPAD qui nous disent que les directives sont reçues avec des fiches techniques. Ces dernières peuvent être entre les mains de médecins ou de soignants qui n’ont pas été formés et qui n’ont pas l’expérience de ce protocole de sédation. Les praticiens en soins palliatifs l’utilisent en dernier recours, de manière très encadrée. Ils voient le risque de mettre en place des sédations de manière précipitée et inadéquate.
Les personnes âgées seraient d’un côté exclues des soins curatifs et de l’autre, il peut y avoir ce glissement vers une euthanasie. Il y aurait une forme de grande injustice puisqu’il y aurait deux catégories de patients. Ceux qui bénéficient des soins et ceux qui n’en bénéficient pas. On est assez inquiets pour les patients en unité psychiatrique et pour les personnes lourdement dépendantes dans des hôpitaux spécialisés. Le virus peut faire des ravages dans ces centres d’accueil.

Après avoir discuté avec une gériatre, elle nous expliquait que dans le cas où il fallait placer un patient en intubation, l’intubation pouvait durer trois semaines. A priori, les personnes âgées ne peuvent pas résister à une intubation de trois semaines indépendamment même du virus. Ce choix dramatique que doivent faire les soignants peut-il s’expliquer ?

Nous n’ignorons pas les choix dictés par des considérations médicales. S’abstenir de traitements inutiles ou disproportionnés fait partie de la déontologie médicale, ce qu’on appelle vulgairement l’acharnement thérapeutique. Nous pointons plutôt le risque du protocole de sédation précipité. Il ne donne pas à une personne la chance d’être soignée. Le virus est très mal connu, mais nous avons pu observer qu’il y a des évolutions en dents de scie, avec parfois des aggravations brutales, mais aussi des mieux importants d’un jour sur l’autre.
Nous craignons que ce protocole de sédation ne soit utilisé par des personnes inexpérimentées et qu’il aboutisse à une forme d’euthanasie.
Pour avoir discuté avec beaucoup d’entre eux, nous comprenons que les soignants sont des situations très difficiles. C’est justement dans ces moments difficiles et tendus qu’on a besoin d’une éthique et des repères très solides. Il y a toujours des risques de dérapage si les soignants sont livrés à eux-mêmes avec des protocoles qu’ils ne maîtrisent pas bien.

Nous entendons beaucoup de choses aux informations. Certains soignants reçoivent des mots de leur résidence en leur disant qu’ils devraient déménager parce qu’ils risqueraient de propager le virus. On a vu aussi ce prêtre italien qui s’est sacrifié pour sauver un patient plus jeune que lui. Que révèle cette crise de notre société ?

Le diocèse de ce prêtre a révélé que ce n’était pas vraiment ce qui s’était passé. Dans ce genre de crise, le meilleur comme le pire se côtoient. Il y a un appel au meilleur et à l’héroïsme.
Je salue ces dizaines de soignants d’un EHPAD de Charente qui ont décidé de se reclure avec leurs résidents pour éviter de leur apporter le virus de l’extérieur. Ces soignants vivent leur mission et leur vocation. Ils manifestent la valeur de la vie des plus fragiles.
Comme partout, on voit des profiteurs de crise. Il faut encourager et soutenir les soignants pour leur don d’eux-mêmes. On se trouve en se donnant. Viktor Frankl disait qu’une des façons ultimes de donner un sens à sa vie est d’assumer dignement les souffrances inévitables.
Avec notre site SOS fin de vie, nous accompagnons des sessions de deuil. Parfois, des personnes sont privées de rites de deuil après avoir été privées d’un accompagnement. Elles le sont parfois légitimement, même si c’est inhumain, pour éviter une sur contagion de tout l’environnement de la personne en fin de vie. Si on les aide à donner un sens et si cette privation pourrait être compensée par une écoute attentive, par des rites de deuil ou des cérémonies, l’inhumain devient humain. L’enjeu de notre société est d’encourager l’humanité au cœur même de l’épreuve et de la souffrance et, bien sûr, de lutter contre tout abandon, tout rejet et tout trafic qui se développe malheureusement aussi en parallèle.

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