En rappelant « fermement à l’ensemble des médecins qu’en cette période de vulnérabilité particulière […], leur parole prend un sens encore plus important » et qu’il « serait inadmissible dans ce contexte de susciter de faux espoirs de guérison », le Conseil national de l’Ordre des médecins vole au secours du gouvernement et agite son bâton devant ceux qui seraient tentés de prévenir ou de traiter le Covid-19 un peu au doigt mouillé. Il faut dire que, depuis plusieurs années, le vénérable organisme rappelle le père de Charles Aznavour dans Un taxi pour Tobrouk : il a « la légalité dans le sang . Si les Chinois débarquaient, il se ferait mandarin. Si les nègres prenaient le pouvoir, il se mettrait un os dans le nez. Si les Grecs… oui, enfin, passons ! »

Mais c’est vrai, à côté des préconisations du druide phocéen – que 90 % des confrères de ma connaissance s’auto-prescriraient aux premiers symptômes -, d’autres plus ésotériques ont poussé comme des champignons. Par exemple, l’hypothèse protectrice de la nicotine qui, vu la ruée vers ses substituts, les a fait interdire à la vente en ligne. Pour les croyants, il ne reste donc que les bureaux de tabac !

L’Ordre martèle donc qu’en cette période, « les règles de la prescription hors AMM [autorisation de mise sur le marché] doivent faire l’objet d’une application très stricte de la part des professionnels ». Notons que le Covid-19 étant une maladie nouvelle, aucun médicament n’a d’AMM pour cette indication et, donc, qu’à l’exception du Pr Raoult, personne ne prétend officiellement le traiter : on ne traite que ses complications…

En fait, dans l’intérêt de leurs patients, les médecins font depuis toujours des prescriptions hors AMM, qui représentent 15 à 20 % du contenu de leurs ordonnances (avec une mention spéciale pour la pédiatrie, domaine où les études cliniques font notoirement défaut), et le durcissement des règles suite à l’affaire du Mediator n’y a pas changé grand-chose.

Ce que révèle la crise actuelle, c’est l’écart croissant entre le vieil « art » médical (basé sur des connaissances scientifiques, certes, mais « tout d’exécution », comme la guerre pour Napoléon), où l’intuition et l’expérience personnelle jouaient un grand rôle, et la « science » médicale (estampillée evidence-based medicine – médecine fondée sur des preuves – depuis les années 80), avec ses exigences de chiffres, de statistiques et de reproductibilité expérimentale.

Cette EBM s’affûtera plus encore avec les progrès de l’intelligence artificielle, par laquelle le rôle du médecin se résumera progressivement à alimenter un ordinateur et à attendre ses conclusions (et dont les premières victimes seront les radiologues).

Les générations successives de médecins se verront ainsi de plus en plus confrontées à la mainmise technocratique et étatique, et à la judiciarisation des activités de soins, inhibant les initiatives personnelles de praticiens qui, par leurs signatures, engagent 30 ou 40 fois par jour leurs responsabilités pénale, civile et ordinale devant des magistrats qui eux, c’est bien connu, ne commettent jamais d’erreurs, et encore moins de fautes…

À lire aussi

Le Conseil d’État condamne fortement l’État pour éviter les « morts prématurées »…

Parce que, dans notre pays de fous, non seulement les coquilles vides d'adhérents sont sub…