[LE GÉNIE FRANÇAIS] Sacha Guitry, géant inclassable de la scène et du 7e art
Sacha Guitry est sans conteste l’un des esprits les plus brillants et les plus féconds du XXe siècle. Auteur de plus de cent vingt pièces, réalisateur de trente-six longs-métrages, acteur, metteur en scène, dialoguiste, caricaturiste et chroniqueur, il traverse son époque avec une élégance, une liberté et un humour inimitables.
Une enfance déjà ébouriffante
Sa vie se déroule comme une suite d’anecdotes plus savoureuses les unes que les autres. Né à Saint-Pétersbourg en 1885, il reçoit le prénom de Sacha, diminutif slave d’Alexandre, en hommage à son prestigieux parrain, le tsar Alexandre III de Russie – un ami de son père, le célèbre comédien Lucien Guitry, qui transmettra à son fils le sens de la formule : « On ne joue pas pour s’amuser. » Le futur dramaturge passe ainsi son enfance entre la Russie et la France, au gré des tournées de son père. Les divorces et les déménagements condamnent-ils Sacha à changer sans cesse d'école ? Ou bien est-ce l’élève dissipé, le farceur invétéré, qui ne parvient jamais à terminer une année scolaire dans le même établissement ? On ne sait plus. Une légende tenace affirme même que le cancre aurait redoublé dix fois sa classe de sixième ! N’est-il pas simplement un surdoué qui s’ennuie à l’école ?
Au lycée Janson-de-Sailly, à Paris, il refuse de faire cent lignes pour un professeur qui lui interdit de revenir sans sa punition. Il ne revient donc pas. Bien des années après, il sera l’invité d’honneur de l’école qui fête son cinquantenaire ; il a préparé un discours… de cent lignes : « Les voici avec quarante ans de retard ! », entonne-t-il.
Un phénomène de théâtre
Le théâtre, en revanche, lui ouvre immédiatement ses portes. Dès l'âge de cinq ans, il apparaît sur scène dans le rôle du fils d'un Pierrot joué par son père. La vocation est née. À 16 ans, il abandonne définitivement les études et entre dans la vie active en 1902 grâce à l'humoriste Alphonse Allais qui l'embauche dans son journal. Il y affine un esprit étincelant dont les formules feront bientôt le tour de Paris : « L'homme n'est pas fait pour travailler ; la preuve, c'est que cela le fatigue. »
Sa jeunesse est aussi marquée par les tumultes sentimentaux de son père. Lucien Guitry collectionne les conquêtes et fréquente les plus grandes vedettes de son temps, notamment Sarah Bernhardt. Ces milieux artistiques nourrissent l'imagination du jeune Sacha, pour qui le théâtre est autant une école de la vie que la vie est un spectacle. Très vite, il devient un phénomène. Il écrit ses pièces lui-même, souvent en quelques jours seulement, puis en assure la mise en scène et l'interprétation. Son talent semble sans limite. Il triomphe sur les scènes parisiennes, lance de jeunes acteurs prometteurs comme Louis Jouvet et attire autour de lui les plus grands noms.
Les cinq femmes de sa vie*
Une passion amoureuse provoque aussi l'une des plus graves crises de sa vie. En épousant Charlotte Lysès*, la femme qui a été la maîtresse de son père, il déclenche une rupture violente. Les deux hommes resteront fâchés pendant treize longues années. Après son divorce d’avec Charlotte, ils retrouveront une grande et définitive complicité. Sa vie privée nourrit également sa légende. Marié cinq fois, il trouve dans ses amours une source inépuisable d'inspiration et de bons mots*. Son union avec Yvonne Printemps* amuse tout Paris : sur scène, elle joue souvent sa maîtresse tandis que, dans la vie, celle-ci le trompe avec Pierre Fresnay. Les journaux se régalent de cette situation digne d'un vaudeville. Sacha commentera avec un humour qui n’appartient qu’à lui : « Il ne faut jamais épouser que de très jolies femmes si nous voulons qu’un jour on nous en délivre. » Mais non, Sacha Guitry n’était pas misogyne. Il aimait les femmes plus que tout ; elles étaient sa raison de vivre et de travailler. Il les valorisait dans leurs rôles, c’est pour ça qu’il était aussi dur que tendre avec elles : « Que tu étais belle, hier, au téléphone ! »
Les débuts du cinéma parlant et la voix off
Lorsque le cinéma parlant apparaît, Sacha Guitry comprend immédiatement les possibilités extraordinaires du nouveau média. Il fera tourner Jean Gabin, Jean Marais, Fernandel, Michel Simon, Gaby Morlay ou Pauline Carton.
Pour ses pièces autant que ses films, Guitry sera considéré par beaucoup comme le Molière de son époque dans l’art de la réplique et du dialogue vif, souvent teinté d’ironie. Amoureux des mots, il excelle dans les dialogues, mais il sait aussi exploiter les ressources propres à l'image. Bonne Chance, en 1935, regorge d'inventions visuelles. L'année suivante, Le Roman d'un tricheur, puis Les Perles de la couronne révolutionnent la narration cinématographique. Son idée magistrale d’utiliser le premier la voix off impressionne jusqu'au jeune Orson Welles, qui s'en inspirera quelques années plus tard pour Citizen Kane.
Les années noires de la guerre
La Seconde Guerre mondiale assombrit cependant son destin. Resté dans la France occupée, il continue à travailler, convaincu que l'art doit survivre aux tragédies : « Des années bien occupées », dira-t-il. Cette attitude lui vaut de violentes attaques, à la fin de la guerre. Une partie de la presse – des jaloux – critique son ego démesuré et ses prises de position controversées, mais il est soutenu par les plus grands, dont Cocteau, Chaplin, Camus, et Truffaut, qu’il inspire… On lui reproche notamment d'avoir serré la main de Hermann Göring lors d'une cérémonie officielle. C’est bien malgré lui, car il refuse les propositions avantageuses des autorités allemandes et exige de ne pas être mieux payé que les autres artistes français. Plus courageusement, encore, il intervient pour sauver plusieurs Juifs persécutés, parmi lesquels Tristan Bernard et sa famille. Malgré cela, il est arrêté et présenté à la mairie du VIIe arrondissement où il serait arrivé « en chemise à fleurs, pantalon jaune, babouches de crocodile vert jade et coiffé d’un large panama ». Il est emprisonné durant deux mois avant d'être finalement blanchi. On lui demandera plus tard : « Quel jour avez-vous été arrêté ? — le jour de la Libération », répond-il, sans perdre son humour ! Après la guerre, de Gaulle défendra Guitry, encore accusé de collaboration, en déclarant : « Un homme comme Guitry ne peut pas être un traître. » Cette intervention a joué un rôle clef dans sa réhabilitation.
Le grand retour
Marqué à vie, blessé dans son honneur mais loin d'être brisé par l'épreuve, Sacha Guitry poursuit son œuvre en réalisant encore trente-six films éblouissants.
À sa mort, en 1957, disparaît bien davantage qu'un auteur à succès. Avec Sacha Guitry s'éteint un maître du verbe, un inventeur de formes, un observateur impitoyable et tendre de la comédie humaine. Son œuvre demeure celle d'un homme qui fit de l'esprit français un véritable art de vivre.
* Guitry et ses femmes : des mots, des maux… Démo :
• Charlotte Lysès, sa première femme : « Je t’aime, Sacha. Et toi ? — Moi aussi, je m’aime. »
• À Yvonne Printemps (deuxième mariage) qui le trompait, il déclare dans un cimetière : « Quand tu seras là, on s’exclamera : "Dire que maintenant elle est froide". »
• De Jacqueline Delubac (troisième épouse) : « J’ai le double de son âge, il est donc juste qu’elle soit ma moitié. » Quand elle le quitte pour aller vivre de l’autre côté de la rue avec sa mère : « Nous fûmes longtemps côte à côte, puis dos à dos et maintenant nous voici face à face. »
• De G. de Séréville (quatrième épouse) : « On se veut, on s’enlace ; puis on se lasse et on s’en veut. »
• À Lana Marconi (cinquième mariage), qui a 30 ans de moins que lui : « Les autres furent mes épouses, vous serez ma veuve ; vous me fermerez les yeux et ouvrirez mes tiroirs. »
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30 commentaires
J’ai bien peur que le moule soit cassé.
Tous les commentaires de son époque n’ont pas été si glorieux que ça!…
Un génie auquel les médiocres d’aujourd’hui n’arrivent meme pas à la cheville.
Dire qu’il n’était pas misogyne, c’est affirmer qu’il l’était (un peu). Quand on en change si souvent (de femme), c’est qu’on juge la pièce défectueuse. Quoi qu’il en soit Sacha Guitry avait tellement d’esprit qu’on aurait pu dire de lui qu’il était avaricieux tant il n’avait pas pu le céder à son entourage. En effet quand il l’ouvrait, tout le monde restait coi. Mais quoi de plus normal.
La seule misogynie que j’accepte :)
Merci Monsieur, de nous rappeler ses impitoyables réflexions !
Oui, un grand merci. Mon père m’a appris à connaître Sacha Guitry, et j’ai la chance de posséder plusieurs de ses films. Mon préféré, le Diable Boiteux.
Vous avez beaucoup de chance Chingly ! Je vous envie.
Il manque la réponse d’Yvonne Printemps: « et toi quand tu seras là, on pourra dire, enfin raide »
Enfin honorée aurait-elle pu rajouter.
goethe379, Oui mais !… Quel sens donnez-vous à ce « raide » ?
Intéressant
Anne Aurore Angélique… je suis sûr que vous avez vu ´´ Si Versailles m’était conté ´´ en 1954 …?
Du temps où l’on avait de l’humour .
Plus que de l’humour Monsieur Guitry avait qu’on appelle de l’esprit et surtout de la culture, de la classe, de l’élégance .
Tout ce qui nous manque cruellement.
Un bon point pour Sacha Guitry, il est à ma connaissance la seule personnalité réelle à laquelle il est fait allusion dans les aventures de Tintin, dans les sept boules de cristal. Mais c’était pour se moquer de son ego surdimensionné, puisqu’il s’agissait d’une affiche pour une pièce de théâtre qui s’intitulait “Moi”.
Il n’est pas étonnant qu’il ait lancé la carrière de Louis Jouvet avec qui il partageait le fait que toute leur vie ils ont joué le même rôle, avec le phrasé qui les caractérisait tous les deux.
La pièce n’était elle pas plutôt intitulée MOÀ..?
A propos de saillies aussi brillantes qu’acides et de ses déboires à la Libération montés en épingle, entre autres, par les journalistes de l’époque dont un grand nombre avaient beaucoup à cacher sur leurs propres turpitudes collaborationnistes, il fut également l’auteur de cette phrase inoubliable et tellement d’actualité encore aujourd’hui :
« Ces journalistes venimeux qui vous insultent, vous diffament – il convient encore d’avoir vu les gueules dont ils sont pourvus. Ça renseigne et ça tranquillise ! »
Je confirme !
Dans l’ensemble, vous avez tout bon et tout beau mais quid du mystère Guitry qui reste entier ? Sa vie fut un théâtre dont il n’est jamais sorti. Ses amours furent des bouquets qui n’ont jamais éclos. Un artiste sur le fil du rasoir, autant dire imprenable. Et ce paradoxe de plus : tout le monde joue la comedie, sauf les acteurs.
Parce qu’ils sont, de fait, la comédie humaine.
Ses bons mots sont connus mais pas ses œuvres. On pourrait les enseigner à l’école. et à l’université. À moins qu’il ne soit déjà interdit.
Ce qui ne serait pas impossible !
Idem
Ça serait fort bien, mais tellement intelligent que même les profs n’y comprendraient rien !!!
Sacha Guitry, un des fleurons de la culture française.
La France ne serait plus vraiment la France sans un Sacha Guitry.
Il est mort et la France aussi, peut-être même avec !
Je confirme.
Non non, nous sommes encore là…!
Je confirme !