Effectués sur des bases scientifiques indiscutables, les derniers recensements opérés dans l’une des plus grandes démocraties occidentales, connue dans le monde sous le nom de République française, y font ressortir l’existence de deux catégories humaines qui cohabitent tant bien que mal. Le premier type, connu des spécialistes sous le nom de democrates democrates sapiens, professe que le peuple étant la seule source légitime du pouvoir, ses décisions, quelles qu’elles soient, ont force de loi. Le deuxième, le democrates falsus raptor, malheureusement de loin le plus répandu, notamment dans les classes dominantes, soutient que les choix du peuple ne doivent être pris en considération que pour autant qu’ils vont dans le bon sens et que, dans le cas contraire, ils doivent être tenus pour nuls et non avenus. La dernière votation intervenue en est une illustration de plus de cet aristocratique mépris de la vile multitude.

On sait que le corps électoral helvétique était appelé dimanche dernier à se prononcer sur le sympathique principe de la libre circulation et de la libre installation des hommes à l’intérieur de l’espace européen. Au pays de Guillaume Tell, on a conservé la mauvaise habitude de demander au peuple de se mêler de ce qui le regarde, ce qui entraîne parfois des surprises. De fait, ignorant l’avis éclairé et l’insistante pression des banques, des patrons, des médias, des intellectuels, de l’Union européenne et de la Commission de Bruxelles, les électeurs ont exprimé l’avis qu’il fallait réguler le flux de l’immigration.

La Confédération helvétique aurait-elle cédé à un accès brutal de xénophobie galopante ? On notera simplement que, depuis l’entrée en vigueur des accords passés entre Berne et Bruxelles, en 2004, c’est au rythme annuel, inattendu et effrayant, de 80.000 primo-émigrants que s’est accrue la population de la Suisse, ce qui, à l’échelle de ce petit pays, correspond à ce que serait l’entrée en France chaque année de 640.000 étrangers.

Ce n’est pas, comme l’ont aussitôt insinué de savants exégètes des beaux quartiers français, parce qu’ils ne supportaient pas les bouchons, les embouteillages et la sur-occupation des trains que nos pacifiques mais fiers voisins ont voté « oui » au référendum, mais parce qu’ils constataient qu’à cette allure, le remplacement de la population autochtone par une population allogène serait bientôt un fait accompli et que, les étrangers constituant un quart de la population totale, il n’était que temps de marquer un coup d’arrêt. On notera également que les Suisses n’ont nullement prétendu interdire l’immigration, mais mettre fin à l’immigration de masse. On notera enfin que le « oui » ne l’a emporté que par une marge extrêmement faible et qu’il ne s’agit donc nullement d’un raz-de-marée pulsionnel mais d’un choix calme, raisonné et délibéré.

Une majorité réduite n’en est pas moins une majorité. En démocratie. Aussi bien n’est-il nullement prévu que le verdict des urnes soit bafoué, contourné et finalement invalidé, comme ce fut le cas en France après la victoire du « non » au référendum de 2005. Il n’est pas plus question, dans l’immédiat, de prier instamment le peuple suisse, comme on le demanda au peuple danois et au peuple irlandais, de revenir sur un vote qui ne peut résulter que d’une erreur de jugement ou d’une poussée de fièvre maligne. Bien au contraire, le gouvernement de la Confédération, s’inclinant devant le résultat de la votation, s’apprête-t-il à engager la renégociation des traités qui le liaient jusqu’à présent, comme l’exige le respect des principes qui fondent les institutions helvétiques.

Le déroulement paisible de la consultation populaire et la parfaite légalité de la procédure amorcée contrastent avec le déferlement de condamnations, d’injures et de menaces qui, à travers toute l’Union européenne, a suivi ce libre vote. Allant plus loin que la seule réprobation, gouvernants et médias, déposant le masque trompeur du libéralisme, promettent aux coupables malheur, ruine et surtout représailles. Le peuple a voté populiste ; il doit expier sa faute. Les scrutateurs sont formels. Au classique constat : « A voté », ils ont d’ores et déjà substitué une formule de leur cru : « A mal voté. »

12 février 2014

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