[STRICTEMENT PERSONNEL] Le chagrin et la colère
Une enfant. Une enfant de onze ans. Encore une petite fille. Trop jolie, peut-être, pour son âge. Trop naïve, trop confiante, pour son malheur. Envolée. Enlevée. Disparue. Un scénario devenu banal, en somme, et resté horrible. Quel père de famille, quelle mère, quelle lycéenne, quelle collégienne, quel individu tout simplement humain, durant près d’une semaine, tandis que l’inquiétude devenait pressentiment, puis angoisse, puis quasi-certitude, n’a pas tremblé pour Lyhanna ? Qui n’a redouté le pire ? Le pire, hélas, est arrivé. On a retrouvé Lyhanna. Morte. Et plus que probablement violentée. Salie. Souillée. Un corps jeté dans un silo à grain, comme un déchet, comme une chose. L’innocence profanée puis assassinée. Avant même d’en savoir plus, la France avait pris le deuil. Un deuil national, sans instruction venue d’en haut, sans cérémonie, sans discours officiel. Un deuil qui montait du plus profond des cœurs et des âmes, confrontés à l’intolérable, à l’abominable, à l’inacceptable, à l’irréparable. Lyhanna ne serait jamais jeune fille, jeune femme, femme. Fauchée au printemps de sa vie, elle ne connaîtrait plus ni la douceur du ciel, ni la caresse du soleil. Un monstre l’aura privée de son droit de vivre. Un monstre. Mais qui ?
Des failles qui valent complicité objective
Si à l’émotion, au chagrin, à la piété, a presque aussitôt succédé la colère, cette colère n’est pas seulement fondée sur des sentiments, des passions et un désir de vengeance, si légitimes qu’ils puissent être, mais sur les faits. L’enquête consécutive à la mort de Lyhanna, aussi rapide que trop tard menée, aussi efficace que définitivement dérisoire, a fait apparaître la vérité et éclater le scandale, dans l’aveuglante clarté des projecteurs de l’actualité. Lyhanna n’aurait jamais dû tomber sous les coups de son bourreau, ni même le croiser, pour l’excellente raison que celui-ci aurait normalement dû, de derrière les barreaux, se borner à rêver de crimes qu’il aurait été dans l’impossibilité de commettre. Présumé innocent selon la lettre de la loi, mais si indiscutablement coupable, Jérôme Barella, visé par une plainte remontant à près d’un an mais - circonstance singulièrement accablante - mis en cause dans diverses affaires de mœurs depuis neuf ans, n’avait jusqu’ici jamais eu à répondre ni de ces délits ni de ces crimes, grâce à une suite de négligences, d’erreurs et de failles qui valent complicité objective de la police - en l’espèce, la gendarmerie - et de la magistrature française - en l’occurrence, le parquet. Lorsque le meurtrier de Lyhanna comparaîtra devant une cour d’assises, il faut d’ores et déjà s’attendre à ce que notre système judiciaire prenne place à ses côtés sur le banc des accusés.
On connaît la chanson depuis Georgina Dufoix
Il était donc logique et normal que l’habile Gérald Darmanin, ministre de la Justice depuis décembre 2024, soit interpellé et invité à répondre des carences supposées, circonstancielles ou structurelles, du département régalien dont il a accepté la charge et devrait donc endosser la responsabilité. C’est en effet ce qui s’est produit, tant devant l’Assemblée nationale que dans les médias, et au cours des très nombreux rassemblements spontanés suscités par les questions d’ordre public et social que nous pose la mort injuste et tragique de Lyhanna.
De fait, il existe encore des pays et des systèmes politiques, dans les lointains pays scandinaves et, plus proche de nous, en Grande-Bretagne, où il est d’usage, conformément à une tradition qui les honore, qu’un leader politique ou un grand dirigeant industriel démissionne de son poste à la suite d’une catastrophe ou d’un manquement survenu dans son domaine, même s’il n’y est pour rien. Mais nous sommes en France, où sévissent actuellement d’autres règles, non écrites, qui valent exception pour les petits grands de notre petit monde et les dispensent de toute contrainte morale.
À ce sujet — [EDITO] Lyhanna, périscolaire parisien, ASE… : la France livre ses enfants aux bourreaux
C’est en vertu (si j’ose dire) de ce vice que, chez nous, les responsables, suivant un précédent qui a tourné à l’adage, sont réputés ne pas être coupables. On connaît la chanson depuis l’exemple donné par Georgina Dufoix, en son temps ministre de la Santé. Certes, Mme Dufoix n’avait jamais sombré dans le trafic des pochettes de sang contaminé qui furent cause d’innombrables désastres sanitaires, mais sa dérobade fit et fait encore jurisprudence au mépris de l’antique exigence qui voulait que les responsables fussent réputés comptables des fautes commises sous leur autorité, y compris celles des autres.
Les lampistes désignés à la vindicte publique
Certes, prenant acte de la fâcheuse bavure qui est à l’origine de la mort de Lyhanna, Gérald Darmanin a présenté ses excuses à qui voudra bien les accepter, mais les seuls, jusqu’à plus ample informé, qui, désignés à la vindicte publique, sont susceptibles de payer l’addition sont trois gendarmes basés à Lectoure et la procureur (ou procureuse ?) auprès du tribunal d’Auch. Autrement dit, des boucs émissaires ou, plus vulgairement, des lampistes, comme on disait du temps des locomotives à vapeur. Et, accessoirement, les malheureux magistrats du parquet sommés, en guise de devoirs de vacances, de mettre de l’ordre dans leurs 70.000 (70.000 !) dossiers d’agressions sexuelles contre des mineurs en cours de traitement.
Face au crime, la France, un pays sous-développé
C’est vraiment prendre le problème qui est posé à notre système judiciaire par le petit bout et les citoyens pour des imbéciles. Car ce qui résulte du tapage, du vacarme et de l’intérêt soudain porté par le plus vaste public à l’administration dont M. Darmanin est le gestionnaire transitoire est son état qui nécessiterait non des soins palliatifs mais un traitement de choc. Car le garde des Sceaux et le locataire de l’Élysée peuvent bien se gargariser de la croissance du budget de la Justice, se défiler et se défausser sur des subalternes et bâcler un ensemble de textes suivant le principe qui prévaut depuis quelque temps en France - « un fait divers, une loi » -, l’affaire Lyhanna aura été la tragique occasion de prendre conscience de l’engorgement, pour ne pas dire la thrombose, l’embolie, de notre système judiciaire global, insuffisance des effectifs, archaïsme des méthodes, empilement tout simplement effarant et affolant des violences faites aux femmes et aux enfants et des dossiers y afférents, sans oublier l’insuffisance dramatique de notre parc immobilier carcéral. Face au crime sous ses différentes formes, la France est devenue un pays sous-développé, à la traîne de l’Europe. Au drôle de jeu des gendarmes et des violeurs, la partie n’est pas égale. La célérité et la sévérité soudaines du traitement soudainement réservé à Patrick Bruel, après des décennies d’immobilisme, ne doit pas faire illusion. Ce n’est qu’un leurre agité devant les gogos que nous sommes.
Au pays des 36.000 priorités et des trente-six grandes causes nationales, il n’y a plus ni grandes causes ni vraie priorité, rien que du vent. Nous sommes gouvernés par des hommes de paroles et des porteurs d’actions, là où il faudrait des hommes d’action et des hommes de parole. Du reste, tout est à reprendre, à revoir et à rebâtir, dans ce vieux pays qui part en morceaux. Mais ceci, comme disait Kipling, est une autre histoire.
Pour ne rien rater
Les plus lus du jour
LES PLUS LUS DU JOUR





































28 commentaires
Vous savez , cher Monsieur Dominique Jamet , ce que j’ai « lu entre les lignes » des excuses de Darmanin , je vous en fait le croquis suivant : « Au titre de Ministre de la Justice , je présente mes excuses à la nation , que voulez vous , je ne peux pas vous présenter ma démission , je ne sais rien faire d’autre » .
Puis-je faire remarquer que si on sévissait dès la première incartade, il y aurait moins de dossiers à traiter ?
D’autre part, les prisons sont des clubs méd, ou peu s’en faut. Deux semaines seul en cellule sans télé ni portable ni tablette pourraient faire réfléchir. Une bible, quelques feuilles de papier et un crayon (les bics peuvent servir d’arme). Les parloirs : derrière une vitre. Si on rapporte quelque chose à un détenu : c’est fouillé avant de lui donner.
Et si on réglait immédiatement des dossiers qui sont simplement techniques comme une poutre mal calculée qui est tombée sur un occupant de la maison, ou des vices cachés qui rendent l’occupation des lieux infernale aux occupants des lieux ce serait plus rapide et n’engorgerait pas les tribunaux. Mais sans doute que certains avocats n’aimeraient pas çà…J’ai un affaire dans les tribunaux pour une histoire de gestion immobilière en logement de vacances, s’est depuis une quinzaine d’années et il faut aller à Lille, et à Dunkerque, et à Courtrai, et à Ostende, rencontrer des avocats…Et aussi, 17 ans pour un licenciement abusif…et pour rien en plus, je n’ai rien du payer de mon côté, il y a des avocats honnêtes.
Dans tous les domaines, le manque de moyens est un prétexte commun pour faire des choix hasardeux, sous l’excuse de n’avoir eu le temps de mieux choisir!
Dans un garage d’automobiles, le retard dans la commande des huiles, le non remplacement de la clé de 13, l’arrêt maladie inopiné de la comptable, le pont en attente de réparation = établissement en fermeture prochaine!
Qu’en est-il de la Justice, sans cesse harcelée pour lenteur et laxisme supposés ou en tous cas évoqués? Qu’il faille un événement dramatique tel que celui-ci pour parler de réforme profonde montre une société qui va mal!
Vous nous rappelez ce qu’était le lampiste, dernière échelle du rail et premier écopeur des colères, mais la lampisterie n’a pas disparu, chacun a le sien. Qui est le lampiste du chef de l’Etat, sinon le ministre et qui sont les lampistes de Darmanin, sinon les procureurs, et qui sont les lampistes de…Etc. Cette affaire Lyhanna met à l’évidence que ce ne sont pas tant les ministres en charge de leurs dossiers qui ont failli que le système présidentiel et excutif, qui est en question. On le constate chaque fois, quel que soit la bonne volonté ministérielle, elle ne peut s’exercer, paralysée par une léthargie présidentielle qui en a fait son fer de lance. Le statisme macronien empêche l’action, l’arrête et suspend toute initiative. Son essence est ce principe de gouvernement régi par la peur, comme si, d’aventure, une direction précise était donnée, elle mettrait l’Elysée en déséquilibre. Le Balancier d’apothicaire macronien est fondé sur des déplacements infinitésimaux en charge de maintenir la machine en marche. On peut plaisanter sur cette stratégie de maintenance qui relève de la statique mais c’est la vérité qu’on constate. Chaque département ministériel se trouve donc paralysé, le ministre étant placé sous autocensure permanente. D’ailleurs, chaque ministre n’a pas été choisi au hasard mais en fonction de son aptitude à ne pas faire de politique. Nous sommes dans un système administratif. L’exécutif est un administrateur et le réglement des affaires n’est que celui des affaires courantes, et ce, depuis le début du macronisme. A l’Intérieur, Nunez n’est rien d’autre qu’un préfet promu. Comment un fonctionnaire sous le harnais depuis trente ans pourrait-il s’émanciper de sa servilité ? Pour en venir au dossier Lyhanna, qui a ému la France, s’il a mis en difficulté le système Macron, c’est qu’il est archétypique de son fonctionnement. Le paravent des mots, des actions avortées sitôt annoncées, des célébrations en grande pompe en substitut de sentiment sincères, ont fait éclater au grand jour l’aberration macronienne et son I.A. utilisée en avant garde avant même qu’elle soit connue et popularisée. Tout le monde sait parfaitement ce qu’il faut faire pour faire sortir la France de l’ornière, mais comme toute action est sujette à caution et irait à l’encontre d’une philosophie générale de l’attentisme organique dans lequel la France est bercée, rien ne peut se faire. Au-delà de cette paralysie programmée, y-a-t-il des ressorts ignorés, une volonté occulte de soumettre le pays à des facteurs puissants qui braderaient pour de bon l’indépendance nationale et signeraient la fin Française ? On est obligé de se mettre en garde, de mettre sa paranoïa sons surveillance mais en convoquant la raison, la question ne finit pas de se poser.
« que les Français partagent »* correction.
La toile la plus représentative de tout ce qui vient d’être dit, merci Monsieur Jamet, est ‘Le cri’ de Munch n’en déplaise à Macron et à sa récente sortie dont l’indécence fait honte. Les familles victimes d’un système judiciaire sclérosé, à bout de souffle, ont bien le droit d’être en colère. Colère que les Français partage, à leur tour, en un seul cri.
LYHANNA. LES JUGES COUPABLES ?
Que l’assassinat de Lyhanna soit considéré par la population comme un événement révélateur d’une situation sociale grave est réaliste. Mais il ne faut pas se tromper d’adversaire ; que les gouvernants désignent les juges comme coupables est une tromperie indécente. La Justice française est totalement dépendante du pouvoir politique et idéologique en place au sommet de la société. Contrairement à « l’indépendance » proclamée par le « statut de la magistrature », la réalité est que les juges ne sont que des fonctionnaires, comme les policiers. Et même des fonctionnaires particulièrement surveillés. S’il existe un Ministre de la Justice et si ce ministre a un rang protocolaire éminent c’est précisément pour mieux asseoir la dépendance des juges au gouvernement.Depuis plus d’un demi-siècle la pensée correcte, imposée en France est la Non-Répression de la délinquance. Priorité à la « Réinsertion ». A l’exception de quelques très rares domaines, comme le grand trafic de drogues dures, les délinquants ne seraient que des « malades », des incompris, et même des victimes de la société. Si le peuple veut que les juges décident autrement il doit voter pour des politiques qui gouvernent autrement et éliminent tout un clan d’idéologues qui se croient plus « éclairés » que les populations.
Je cite M. JAMET: « des malheureux magistrats du Parquet sommés de mettre de l’ordre dans leurs 70.000 dossiers « . Lecture ambiguë des faits. La question n’est pas de nier les moyens désastreux accordés à la Justice: la question est de savoir si les magistrats mettent autant d’énergie à traiter certains dossiers que d’autres. En gros, à condamner aussi vite certains délinquants que d’autres (Sarkosy contre OQTF laissé en liberté qui viole et tue Philippine ?) . Symboliquement : le temps passé à s’occuper d’un « Mur des cons » ne serait-il pas plus judicieux de l’utiliser à gérer les dossiers ? La majorité des fonctionnaires français ne se comportent pas comme les magistrats, et en générai ils gagnent moins qu’eux et ont moins de budget qu’eux. Tous les fonctionnaires sont notés et ont un entretien de bilan (contrôle) de leur activité annuelle passée. Et les magistrats ? Compte tenu de leur poste important, il serait bon que cet entretien soit fait pas la population (dans le cadre d’une institution démocratique, composée de citoyens, destinée à faire le bilan annuel de chaque magistrat).
Manque de moyens, sûrement. Mais cela ne saurait masquer les fautes personnelles de certains magistrats, ni l’idéologie perverse de la mansuétude envers les coupables, et indifférente aux victimes.
« Nous sommes gouvernés par des hommes de paroles et des porteurs d’actions, là où il faudrait des hommes d’action et des hommes de parole »
Votre conclusion résume parfaitement nos gouvernants. « Sans contrainte morale » …
Merci Monsieur Jamet, pour votre approche délicate du drame, et de tout votre article.
Peut-être que si les juges faisaient correctement leur travail, et punissaient sévèrement les coupables, au lieu de les relâcher systématiquement avec du sursis ou des peines de principe, il y aurait beaucoup moins de candidats aux viols, vols, assassinats et agressions diverses et il n’y aurait pas 70 000 dossiers en attente. « J’ai tabassé un policier et on ne me condamne qu’à 15 jours de TIG (que je ne ferai pas), c’est donc que ce que j’ai fais n’est pas si grace que ça »…
Une chaine ne vaut que ce que vaut son maillon le plus faible, et le maillon faible de la justice, outre sa politisation de gauche, c’est le nombre de places de prison.
Monsieur Jamet, vous avez écrit ce qu’il convenait d’écrire. Mais vous savez comme moi, comme ne l’a pas ajouté Kipling, qu’il n’y a jamais eu une autre histoire que celle-là, qui, un peu autrement, continuera !
Darmanin nous explique qu’il n’est responsable de rien, car il n’a aucune emprise sur la Justice qui doit rester indépendante. Macron nous explique qu’il n’est responsable de rien, car il n’a aucune emprise sur la Commission européenne qui décide de tout……S’ils ne sont responsables de rien, virons-les tous les deux…..et plein d’autres avec !
Je le dis et le redis, quand on vit à l’étranger assez longtemps et que l’on rentre en France, on a l’impression de vivre dans un pays sans loi, sans justice, où tous les crimes peuvent être commis sans aucune conséquence réelle. On se dit qu’il est plus facile d’être un délinquant ou un criminel que de réussir sa vie honorablement. La justice donne l’avantage aux coupables et crache sur les victimes, c’est un fait!
Je vous le confirme. Après 20 ans à l’étranger, je suis effarée chaque jour depuis mon retour pas l’état de délabrement, de régression, de dégénérescence du pays dans tous les domaines. C’est monstrueux. Le pire, c’est de voir les plus jeunes, qui n’ont rien connu d’autre, totalement inconscients de cette déchéance.
Volente oui, vous avez raison, que nos jeunes n’en aient pas conscience, est ce qu’il y a de plus désespérant, car ils sont leur futur !
Je le confirme aussi, après de nombreuses années à l’étranger. Non seulement j’ai constaté avec horreur ce que vous décrivez, mais de plus, j’ai ressenti, lorsque j’y étais, un sentiment de honte de faire partie de ce peuple ridiculisé. Quand j’entendais les opinions si négatives prononcées par les habitants de ces pays concernant la France, j’avais envie de disparaître sous terre…
Bravo !
C’est encore bien pire qu’à l’époque de Georgina Dufoix qui avait au moins reconnu sa responsabilité, ce que ne font même plus nos ministres d’aujourd’hui.