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Coronavirus - Editoriaux - Santé - 2 mai 2020

Stocks des hypermarchés : quelle vérité, sous le masque ?

Les interrogations d'une pharmacienne

« La critique est aisée, mais l’art est difficile. » J’essaye toujours d’appliquer cette citation de Philippe Néricault quand je tente de peser le quoi et le pourquoi de l’action publique. Je sais la tâche de nos dirigeants particulièrement ardue en ces temps de crise sanitaire sans précédent et évite d’habitude de juger de sa pertinence.

Je ne peux, toutefois, contenir ma désillusion et mes interrogations quant à la gestion de la distribution des masques chirurgicaux qui ont si cruellement manqué pour protéger des soignants, et qui font encore aujourd’hui défaut à des personnes particulièrement exposées comme les aidants et résidents des EHPAD, les malades chroniques, les immunodéprimés. Pharmacienne en officine, j’ai dû faire face à leurs questions, leur expliquer tant bien que mal que les masques que je détenais étaient réservés aux professionnels de santé (dont même mes préparateurs ne faisaient pas partie), rendre compte de manière pointilleuse de ma distribution à l’État.

Cette gestion du dénuement et du désarroi, aussi contraignante soit-elle, mon équipe et moi-même l’avons faite de notre mieux, parce que c’était au cœur de notre mission de santé publique, et parce que la situation exceptionnelle impliquait la gestion extraordinaire d’une ressource dont le gouvernement nous disait, de manière répétée, qu’elle était d’une grande rareté. Le 19 avril encore, questionné sur la distribution de masques par les pharmaciens, le ministre de la Santé a été catégorique sur la nécessité de se tenir à ces règles pour ne pas provoquer de tension sur l’approvisionnement.

Nous apprenons, le 29 avril, que les grandes et moyennes surfaces vont vendre, à compter de lundi prochain, des millions de masques. Les annonces des groupes se succèdent (Carrefour, Leclerc, Intermarché…) en une surenchère permanente pour annoncer les chiffres vertigineux disponibles, avec un total estimé au demi-milliard. Carrefour, à lui seul, revendique 225 millions de masques provisionnés, en plus des 70 millions réservés à ses salariés. Les arguments les plus mercantiles sont support de cette diffusion, sous couvert d’empathie : « Réservez vos masques à partir du 4 mai avec votre carte de fidélité, pour soutenir tous ceux qui retournent travailler ; […] Créez votre carte de fidélité pour réserver vos masques ! », peut-on ainsi lire sur le site Internet d’Intermarché…

Alors moi, j’ai deux questions, simples mais lancinantes.

Comment de tels stocks ont-ils pu être constitués en période de réquisition sans que les services de l’État en aient été informés ? On parle d’une denrée stratégique dans la lutte contre la diffusion du virus. Est-il imaginable que les douanes, le gouvernement, aient pu louper cela, quand nos médecins, nos infirmiers, nos sages-femmes, tous ceux en prise directe avec la maladie tremblaient et parfois tombaient ?

Si l’État a pu être aveugle, est-il concevable que, dans une situation de pénurie qui s’amenuise mais reste localement présente, ce stock ne soit pas réquisitionné, au moins partiellement ?

Dès demain, je ferai face aux interrogations de mes clients. Elles ne seront plus que d’anxiété mais aussi nécessairement de méfiance face à un tel revirement de situation. Que leur répondre ? Que l’État m’a menti, et à eux à travers moi ? Mettre à mal, une fois encore, la parole publique, déjà si affaiblie qu’elle en devient parfois inaudible à l’heure où elle demeure tellement nécessaire ?

Une chose est certaine, je ne leur citerai pas Victor Hugo : « Il n’y a qu’une nécessité, la vérité ; c’est pourquoi, il n’y a qu’une force : le droit. »