Culture - Editoriaux - Histoire - Livres - Société - Table - 28 janvier 2018

S’inspirer des grandes œuvres, oui, les bricoler, non !

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S’il est vrai que, depuis toujours, des mythes, des thèmes, des œuvres ont été repris et modifiés par écrivains, poètes et musiciens, chaque fois, cependant, l’ensemble était récrit, interprété avec les mots et les notes des auteurs successifs. Pour aller vite, Corneille reprend Médée, Racine Phèdre et Andromaque, plus tard Anouilh et Brecht, au milieu du XXe, recréent l’Antigone, Giraudoux et Sartre l’Électre antique… Ils assument tous leur entreprise et ne prétendent pas qu’il s’agit d’Eschyle, de Sophocle ou de Sénèque. Et ils ont raison, chaque époque lit et relit les grandes histoires avec sa mentalité, ses préoccupations, ses angoisses.

Notre temps n’a pas ces scrupules : un metteur en scène – dont on a fait des gorges chaudes – impose, à Florence, une nouvelle fin à Carmen, l’opéra de Bizet sur un livret de Meilhac et Halévy, qui eux-mêmes partaient de la nouvelle de Mérimée.

Outre l’absurdité de ce changement, qui ne fait pas avancer la cause des femmes et montre qu’il n’a rien compris au tragique, l’insolence le dispute à la paresse. Même pas capable d’écrire un nouveau livret et une nouvelle partition ! Oui, c’est difficile, mais Richard Strauss et Hofmannsthal l’ont bien fait avec Elektra. Au travail !

Si les contes ont subi des altérations semblables, au moins peut-on invoquer une transmission orale, fixée parfois par des écrivains comme Perrault ou Grimm, mais toujours vivante et propre à toutes les modifications – dans le sens d’un adoucissement, d’ailleurs, au cours des temps. En revanche, la mère de famille britannique qui s’indigne du baiser par lequel le prince réveille la Belle au bois dormant, au motif que ce baiser qui n’a point été sollicité et donc accordé – et pour cause, elle est depuis cent ans dans le coma –, participe de la culture du viol me laisse perplexe. Les sauveteurs qui font du bouche-à-bouche pour ranimer un noyé vont avoir du souci à se faire puisque, comme le prince, ils sauvent des « endormis ».

Sans être naïve, sachant bien la cruauté des contes transmis pour former, avertir les enfants des dangers qui les guettent, leur ouvrir les yeux sur la réalité du monde, je pense justement qu’il n’est pas bon de trop édulcorer, de laisser s’installer une mentalité de Bisounours dans des sociétés par ailleurs envahies par la violence des jeux vidéo, des séries, des films pornographiques sur lesquels, en ce moment, psychologues et sociologues nous mettent en garde, tant les enfants y ont accès précocement. Sans oublier les trafics humains et la prostitution forcée dont la Grande-Bretagne a donné des exemples terribles à Rotherham, par exemple. La bonne dame rebutée par le baiser ferait mieux d’ouvrir les yeux sur un monde qui, entre les bons sentiments des livres pour enfants, des contes mis au goût de la bienséance moderne et la violence du réel, crée des tensions parfois insupportables.

Cela dit, nous n’y échapperons pas sans doute : le charcutage des textes est un métier d’avenir, que Patrice Jean a imaginé et décrit dans L’Homme surnuméraire.

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