Recep Erdoğan : le sultan bientôt nu ?

Ankara, capitale turque dans laquelle se tient un procès à grand spectacle. Soit celui de 461 personnes suspectées d’avoir été partie prenante du putsch du 15 juillet de l’année dernière.

On notera que, depuis ceux de 1960, 1971, 1980 et 1997, le millésime 2016 est le premier du genre à avoir échoué. Il est vrai que, depuis l’accession au pouvoir du fondateur de l’AKP, Recep Erdoğan, la Turquie a retrouvé une indéniable stabilité constitutionnelle, ce qui n’interdit pas de se poser ces deux questions : qui a fomenté ce coup d’État ? Et, surtout, pourquoi ?

Pour Ahmet İnsel, l’un des éditorialistes les plus en vue de la gauche laïque, force est de constater “l’amateurisme des putschistes et leur improvisation”, précipitation qui serait la marque d’une conspiration menée “au sein même de l’armée”. Pour T. Josseran, le meilleur spécialiste français de la question, cet échec serait aussi dû au catactère “hétéroclite” des conjurés : officiers kémalistes en rupture de ban et membres de la fraternité Gülen. Voilà donc pour les “coupables”.

Leurs motivations ? Les premiers avaient effectivement de quoi êtres mécontents, Erdoğan, Premier ministre devenu président, leur ayant singulièrement rogné les ailes : c’en était donc fini d’une armée omnipotente, que ce soit en matière politique et économique. Les seconds, disciples de la confrérie d’obédience soufie fondée par Fethullah Gülen, exilé en Pennsylvannie depuis 1999, semblent avoir payé leur trop-plein d’ambition. En effet, ce puissant réseau fut à la fois soutien logistique et caution religieuse d’Erdoğan, avant de devenir une sorte d’État dans l’État, ce que ne pouvait durablement supporter celui qui se voit comme une sorte de néo-sultan, jusqu’à vouloir renouer avec le faste et la puissance du défunt Empire ottoman.

Comment cela est-il arrivé ? Laissons plutôt la parole au même Josseran, interrogé par le site lesclesdumoyenorient.com : “En Turquie, la vie politique s’organise autour d’un centre et d’une périphérie. Jusqu’au début des années 2000, le centre désigne l’establishment militaro-kémaliste. Les élites occidentalisées s’estiment garantes de l’unité du pays et de sa religion civique, la laïcité. Rejetés aux marges depuis la création de la République (1923), la mouvance religieuse représente les laissés pour compte de la géhenne atatürkiste. Ce sont les Turcs noirs humbles et dévots brimés au nom de leur foi, les Kurdes écrasés sous le centralisme d’Ankara, les pieux entrepreneurs de province humiliés d’avoir à rendre des comptes à la bourgeoisie laïque d’Istanbul. Tout le génie d’Erdoğan est d’avoir su renouveler la matrice de l’Islam politique turc.”

Puis : “Entre 2002 et 2007, le pays se couvre d’infrastructures, l’inflation est terrassée, la richesse nationale triple (800 milliards de PIB). La Turquie se hisse au dix-septième rang des économies mondiales. De 2007 à 2011, l’AKP, fort de ses succès, écarte l’establishment militaro-laïc.”

Popularité et succès électoraux sont au rendez-vous, quoi qu’en pensent les journalistes européens estimant que la Turquie se limite à la rive occidentale du Bosphore et à ses galeries d’art contemporain. Bref, tout lui réussit.

Jusqu’à en perdre le sens de la mesure ? D’une certaine manière, oui : “Forte personnalité, douée d’une intuition politique hors normes, Erdoğan s’estime investi d’une mission qui marquerait la destinée des Turcs, quand ce n’est pas celui du monde musulman tout entier. Trop souvent, il a eu raison envers et contre tous pour qu’on le fasse changer d’avis. Même ceux qui, dans la mouvance islamiste, ont émis à un moment ou à un autre un doute lui sont reconnaissants de les avoir arrachés à la morne existence de petit-bourgeois de province. Néanmoins, cette assurance a son revers. Le sens de la mesure, la prudence tactique, le calcul des occasions qui ont longtemps été sa marque de fabrique, ont cédé à l’hybris. »

“L’hybris”, le “sens de la démesure”, tenu pour crime sous l’Antiquité. Pousser trop loin sa chance. Ne pas savoir s’arrêter à temps. En vouloir toujours plus. D’où l’actuelle politique erratique de Recep Tayyip Erdoğan, empêtré dans un dossier kurde qu’il avait pourtant contribué à démêler, à rebours de ses prédécesseurs kémalistes, et ne sachant plus trop bien sur quel pied danser à ses frontières du sud, là où les bénéfices à venir de la probable victoire contre l’État islamique pourraient bien profiter plus à Téhéran qu’Ankara.

Jupiter, paraît-il, aveuglait ceux qu’il voulait rendre fous ; Allah aussi, manifestement. Et l’issue de ce procès finalement anecdotique ne changera rien à l’affaire.

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