C’est la décision de la Cour suprême des États-Unis, en juin dernier, qui a fait entrer en France la question de la constitutionnalisation de l’avortement. À l’initiative de La France insoumise, les députés de l’Assemblée nationale en débattront ce jeudi 25 novembre. Marine Le Pen a quelque peu étonné en déposant un amendement qui va dans le sens de la constitutionnalisation de l’avortement. Grégor Puppinck, auteur avec plusieurs de ses collègues de Droit et prévention de l’avortement en Europe, un travail très fourni publié en 2016, est docteur en droit et directeur de l'ECLJ (European Center for Law & Justice). Il réagit à cette actualité parlementaire

Sabine de Villeroché. Grégor Puppinck, que vous inspire cette idée d’introduire un droit à l’avortement dans notre Constitution française ? Quelles en seront les conséquences concrètes ?

Grégor Puppinck. La gauche a tendance à vouloir constitutionnaliser toutes ses valeurs afin de les mettre à l’écart du débat démocratique. Inscrire un droit à l’avortement dans la Constitution vise à rendre inconstitutionnelle toute future loi visant à prévenir le recours à l’avortement. C’est l’intention assumée de Renaissance et de la NUPES. De plus, un tel changement constitutionnel rendrait le Conseil constitutionnel compétent pour réduire encore le droit à l’objection de conscience, la d’expression et d’association des militants pro-vie ou encore les conditions d’accès à l’avortement.

S. d. V. Vous refusez d’utiliser le terme IVG, préférant celui d’avortement. Quelle différence ?

G. P. L'« interruption volontaire de grossesse » est un terme mensonger. Un phénomène « interrompu » peut reprendre, ce n’est pas le cas d’une grossesse « interrompue ». Une IVG met définitivement fin à une grossesse. Un autre sigle est mensonger : l’interruption médicale de grossesse (IMG), pratiquée majoritairement pour les cas de trisomie 21. Dans la réalité, IVG et IMG correspondent au même acte, l’avortement, et a le même objectif : tuer un embryon ou un fœtus. Ces sigles éloignent de la réalité de l’avortement et ont été créés pour le banaliser.

S. d. V. Marine Le Pen (seule et non au nom des autres députés RN à qui elle a laissé leur liberté de conscience) a déposé un amendement en vue de constitutionnaliser le droit à l’avortement « en l’état de la loi », autrement dit graver dans le marbre le délai de 14 semaines afin de « prévenir les glissements dangereux » que certains souhaiteraient, comme l’allongement des délais ou encore la suppression de la clause de conscience des médecins. Un argument recevable, selon vous ?

G. P. Les propositions de loi visent à ériger l’avortement comme droit absolu. Lorsqu’un droit fondamental est absolu, cela signifie qu’il ne peut pas être limité, ni par les droits ou besoins d’autrui, ni par l’intérêt général. Les droits absolus sont très peu nombreux et sont en lien direct avec la dignité humaine. Ainsi, il existe un droit absolu de ne pas être soumis à la torture. Un droit absolu s’opposerait à toute limite à l’avortement.

Le projet de Marine Le Pen est de constitutionnaliser ce qui est dans la législation actuelle sur l’IVG, qui garderait donc les mêmes limites et conditions. C’est moins grave, mais c’est tout de même une mauvaise idée. Pourquoi vouloir, comme la gauche, s’opposer au débat démocratique sur l’IVG en le sacralisant ?

S. d. V. Dans votre ouvrage et la vidéo que vous venez de publier sur le sujet, vous évoquez les conséquences des avortements, comme les dépressions ou les tentations suicidaires. Un sujet tabou qui pourtant concerne la santé des femmes. Pourquoi personne n’en parle ?

G. P. Si l’avortement est un « droit des femmes », il ne peut pas faire de mal aux femmes. Et, pourtant… 42 % des femmes ayant avorté avant l’âge de 25 ans vivent une dépression. La moitié des femmes mineures ayant avorté souffrent d’idées suicidaires. Les femmes qui avortent ont trois fois plus de risques de subir des violences physiques, mentales ou sexuelles que les femmes qui ont mené à terme leur grossesse. Selon un sondage IFOP, 89 % des Françaises reconnaissent que « l’avortement laisse des traces psychologiques difficiles à vivre pour les femmes » et 72 % d’entre elles estiment que « la société devrait davantage aider les femmes à éviter le recours à l’IVG ».

S. d. V. De même, en France, les pouvoirs publics ne s’intéressent jamais aux moyens de réduire le nombre d’avortements pratiqués annuellement. Un thème largement traité dans votre ouvrage. Mais l’idée communément répandue est que c’est impossible. Pourquoi ?

G. P. La propagande pro-IVG vise à faire croire que, quelle que soit la législation, il y aura toujours autant d’avortements. Lorsqu’un avortement est illégal, il sera clandestin. C’est complètement faux. Par exemple, les chiffres indiquant un fort recours à l’avortement avant la loi Veil ont été créés de toutes pièces.

En réalité, de nombreux pays sont parvenus à en réduire le recours par des politiques de prévention. C’est le cas, notamment, de la Hongrie ou de l’Italie, où le nombre d’avortements a chuté de 60 % depuis 1982, atteignant 100.000, soit moitié moins qu’en France pour une population à peine moindre. En Allemagne, le nombre d’IVG est aussi passé sous la barre des 100.000. Les exemples sont nombreux alors que, chaque année, en France, près de 215.000 femmes mettent un terme à leur grossesse ; plus de 8 millions d’avortements ont été pratiqués depuis 1975, ce qui représente un quart des naissances. Le taux d’avortement, en France, est l’un des plus élevés d’Europe et augmente en particulier chez les jeunes.

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24 novembre 2022

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22 commentaires

  1. Le raisonnement de Marine Le Pen ne tient pas. La constitutionnalisation de l’avortement précipitera encore les dérives et aboutira à la suppression de la clause de conscience des médecins et à l’impossibilité de défendre la vie.
    MLP a commis une énorme faute politique et morale. Zemmour n’aurait jamais voté cette loi, s’il avait été député.

  2. La constitution n’est pas faite pour ce genre de sujet.
    Mais en admettant que ce soit le cas, pourquoi ne pas plutôt dire que chacun est libre de disposer de son propre corps ?
    Le droit à l’interruption, mais pas le droit de refuser la piqûre ?
    Interdire la corrida;, mais autoriser l’interruption jusqu’au dernier jour de la grossesse ?
    Toutes ces contradictions sont vraiment gênantes, même quand on est favorable à l’avortement

  3. Pour reprendre un citation célèbre, la mère de Beethoven aurait avorté, on aurait pas eu Beethoven. Et si toutes les mères de ces députés qui ont voté le droit constitutionnel à l’avortement avaient fait de même, ils n’auraient pas été dans l’hémicycle . Pour qui se prennent ces individus qui veulent d’un côté tuer des embryons, et bientôt euthanasier les vieillards « pour leur bien », et de l’autre lutter contre une immigration de peuplement ? Le RN n’est plus crédible !

    1. Je suppose que tous ceux qui ont voté les diverses lois pour développer le recours à l’avortement ont pensé au jour où eux meme ont été conçu ! Mon corps, mon choix. Drôle de slogan. Et le corps du bébé ?

  4. Marine Lepen a certainement perdu des électeurs. Elle s’affiche chrétienne et soutient l’avortement. Allez comprendre . La loi Veil était bien suffisante. A moins que les règlements aient évolué, la partie n’est pas gagnée pour autant. LFI triomphe un peu vite. La décision finale revient au Congrès, c-à-d à l’assemblée des deux chambres. On en revient à ce dilemme qui a peut-être été tranché dans les débats, le conflit qui adviendrait entre une obligation Constitutionnelle et la clause de conscience des médecins. Qui tranchera ? La justice ? Une charge supplémentaire qui risque d’être lourde.

    1. Je crois qu’il n’y a pas grand chose à craindre pour la clause de conscience. Même abolie en droit, quelle femme accorderait sa confiance à un chirurgien qui a une baïonnette dans le dos, et qui vous explique clairement que ce qu’on lui demande lui répugne ? Je n’en connais pas beaucoup…

  5. Pauvre MLP, elle veut tellement paraître lisse, qu’elle va se noyer. L’avortement pour les Françaises, mais pas pour les Françaises de papiers. De la sorte le remplacement sera plus vite établi. C’est une Socialiste, s’en rend elle compte de cette option qui détruira la France.

  6. La protection du faible que proclame avant tout la Constitution se voit bafouée. Ceux qui voteront l’inscription de ce meurtre sur l’enfant à naître ont ils bien compris les termes forts de la Constitution. Un pays qui tue les enfants a t’il encore droit à vivre?

  7. Un avortement n’est pas un acte anodin ! Ces gauchistes qui fêtent cette « avancée » se rendront compte, du moins je l’espère, à l’aube de leur vieillesse de leur ineptie ! Une condamnation à mort officielle d’embryons ou de fœtus n’est pas un progrès ! Et ce sont ces mêmes gauchistes qui sont contre la peine de mort ! Ce sera la porte ouverte à toute dérive
    Ces féministes qui militent pour l’avortement et sa constitutionnalisation m’attristent !
    Une question : l’enfant se faisant à deux, le père, qui serait contre l’avortement, peut-il demander à sa « partenaire » de garder l’enfant afin de pouvoir l’élever ? N’a t-il pas son mot à dire pour ceux qui veulent assumer leur paternité ?

    1. Je pense que c’est dans leur grande majorité les « pères » (disons plutôt les géniteurs- inséminateurs )- ou la famille dans le cas de filles-mères- qui poussent à l’avortement sous plein de prétextes fallacieux pour garde leur petit confort . La mère a intrinsèquement du respect pour son corps (enfin, la magie de ce qui y vit , sauf accident) et le réflexe immémorial de protection/création…

  8. Je suis contre tout changement constitutionnel sur les sujets sociétaux. Tout est dit dans votre réponse à la première question : « La gauche a tendance à vouloir constitutionnaliser toutes ses valeurs afin de les mettre à l’écart du débat démocratique. Inscrire un droit à l’avortement dans la Constitution vise à rendre inconstitutionnelle toute future loi visant à prévenir le recours à l’avortement. C’est l’intention assumée de Renaissance et de la NUPES. De plus, un tel changement constitutionnel rendrait le Conseil constitutionnel compétent pour réduire encore le droit à l’objection de conscience, la liberté d’expression et d’association des militants pro-vie ou encore les conditions d’accès à l’avortement. »

    Sur l’avortement la loi de Simone Veil a été déjà bien déconstruite de tout son sens, pour intégrer des particularismes évitables.

    Simone Veil était « pro-vie », l’avortement est avant tout un drame, mais en tant que femme et mère, elle comprenait la souffrance de futur mère dans des situations très particulières. Elle était aussi en tant que Ministre du corps de santé soucieuse de sa cohésion et de son avenir, aussi face à l’avortement comme face à d’autres actes très difficile en médecine « la liberté de CONSCIENCE » était un pilier. Autrefois, lors d’accouchement difficile le corps médical devait se poser la question entre « sauvé la mère, sauvé l’enfant ». J’ai un exemple précis en tête. Ce qui ne justifie en rien les assassinats d’accouchement pour des questions de mal-être.

    Il semble que la marchandisation de la médecine que l’on voie dans les demandes du Wokisme-féminisme demande de plus en plus au législateur de supprimer le « Libre arbitre », la « Liberté de conscience », … etc …

    On vous a commandé un « avortement » vous devez « exécuter » un avortement … point barre !!! Sinon vous êtes un hors la loi et vous êtes indignes d’être dans le corps médical. Voilà la logique et effectivement pour être certain que cela soit intangible … il faut l’inscrire dans la constitution.

    Donc non content de détruire le futur de la jeunesse de France, il faut en plus détruire la constitution française.

    Époque de chèvres !!!

    Si les députés RN, sont libres de leur conscience, ils devront par leur vote tenir la crête de l’esprit de la loi de Simone Veil et préserver aussi le corps médical dans la conscience de son humanité.

    Évitons les psychopathies totalitaires.

    1. Simone Veil ne se rendait pas compte qu’elle avait ouvert la boîte de Pandore. Après sa loi, l’escalade n’a fait que pogresser. Si l’on peut tuer un embryon, alors, pourquoi pas un fœtus, voire un nouveau-né qui ne manquerait pas de trouver une famille adoptive. Et c’est ainsi dans tous les domaines aujourd’hui, ce qui nous mènera à la destruction de notre culture. Alors qu’un peu d’éducation et de morale pourrait prévenir ces actes barbares. Contraception. Changement de mentalité face à la sexualité, et connaissance de son corps, et de son fonctionnement, avec, en plus, un peu de raison.

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