Editoriaux - Religion - 1 mai 2019

Quand la France laisse brûler son patrimoine…

Le Louvre et Airbnb ont, récemment, lancé un concours pour faire vivre « une nuit exceptionnelle » sous la pyramide : « L’heureux gagnant, accompagné de la personne de son choix, passera la nuit du 30 avril en compagnie des chefs-d’œuvre du musée » (d’après un article publié, le 2 avril dernier, sur le site du Parisien). Cette campagne de publicité n’a pas de quoi choquer, sous l’œil du consumérisme le plus dévoyé. Seulement, il conviendrait de percevoir une lame de fond devenue patente depuis le terrible incendie qui a frappé Notre-Dame de Paris : la dématérialisation du patrimoine. Il s’agit, en effet, de faire d’un monument enraciné dans l’Histoire un nouvel objet pour la spéculation financière. Et, depuis l’ère mitterrandienne, le pouvoir français n’a de cesse de forcer le trait en la matière. Sans oublier qu’à l’origine, consommer et consumer reviennent à la même chose : on brûle ce que l’on adore ou abhorre.

Selon Le Canard enchaîné, la cathédrale phare de France ne répondait pas aux normes de sécurité : fils électriques dans les combles, mégots dispersés partout, retard pour prévenir les pompiers… Bien que le rituel catholique se réalise sous le contrôle de l’Église, la pierre et le terrain du monument sont la nue-propriété de l’État français. Or, il semble que ce dernier n’aurait pas fait le nécessaire pour qu’un tel drame ne se produise pas, drame qui aurait pu devenir une catastrophe si l’équivalent européen du Temple de Salomon (selon la volonté du pape Alexandre III, d’après la médiéviste Sandrine Victor) avait intégralement brûlé. Manifestement, quelqu’un ou quelque chose a joué avec le feu. À l’évidence, la protection des églises et des cathédrales ne constitue pas une cause nationale. « Si l’on traite ainsi le bois vert, qu’arrivera-t-il au bois sec ? », s’était affligé le Christ au moment de porter sa croix jusqu’au Golgotha (Luc, XXIII, 31).

Pourtant, même un proche de la Macronie, l’animateur de télévision Stéphane Bern, avait déjà tiré la sonnette d’alarme l’année dernière, et ce, dans sa position de chargé de mission (bénévole) pour la protection du patrimoine. Bern avait surpris son monde en menaçant de démissionner si l’on continuait, dans la coulisse, à lui tendre des chausse-trapes. Pis encore, lorsque son « loto du patrimoine » 2018, ne rapportant que 200 millions d’euros, devait être menacé par la technostructure de Bercy (14 millions auront été prélevés). Pour ne point contrarier la bête bruxelloise, les tours de passe-passe fiscaux animent nécessairement d’interminables négociations.

Revenons à Notre-Dame. Pour activer une restauration rapide et efficace, la Macronie n’est pas loin de céder aux sirènes des idées aussi saugrenues que fantaisistes, celles répondant au format architectural d’un Jean Nouvel, l’« architecte des princes du Golfe » (d’après un article du Monde, publié le 29 mars dernier) : l’inspirateur du triomphe du pragmatisme sur l’esthétisme. Toutes les surenchères sont ouvertes pour faire d’un haut lieu de recueillement un énième lieu de consommation : la louvrisation des cathédrales est en marche. Tout ceci ressemble aux agissements d’un propriétaire, en mal de trésorerie, qui voudrait profiter de l’incendie accidentel de sa boutique pour toucher hâtivement l’argent de l’assurance afin de lui donner un « nouveau look » plus dans le vent de l’époque. En d’autres termes, l’ordre politique est vérolé par l’obsession pyrotechnique : il faut que ça claque, à tout prix, pour les prochains Jeux olympiques (de Paris) !

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