Editoriaux - Justice - 12 juin 2019

Prise d’otage dans une prison : le monde Bisounours du ministère de la Justice

Une prise d’otage dans une prison est un événement, hélas, banal. En tout cas, pas assez inhabituel pour qu’on s’y intéresse, surtout lorsqu’elle se termine bien, sans drame, par la reddition du forcené. C’est ce qui s’est passé à Condé-sur-Sarthe (Orne), ce 12 juin. Alors, pourquoi en parler ?

Essentiellement pour deux raisons. La personnalité du détenu mis en cause, et les élucubrations délirantes de son avocat.

Francis Dorffer a 35 ans, est en prison depuis qu’il a 16 ans, et libérable en 2060. Issu de la communauté des gens du voyage, il a été condamné pour vol avec violence et viol en 2000. Mais, fort de ce premier crime, Dorffer a tué son codétenu en 2003 en lui plantant une fourchette dans la gorge. Un acte de barbarie qui lui a valu trente ans de réclusion. Enfin, cinq précédentes prises d’otage ont complété ce palmarès : une sixième alourdira sans doute la durée de réclusion de cet individu.

À la prison de Condé-sur-Sarthe, Dorffer était chargé de servir les repas. Une curieuse idée, s’agissant d’un détenu dangereux, classé DPS – détenu particulièrement surveillé. Selon Le Figaro, il a un lourd passé psychiatrique. Et, cerise sur le gâteau, Dorffer se serait converti à l’islam en 2008.

Ce type de détenu pose la question de la prise en charge de tels criminels en prison. Condé-sur-Sarthe a beau être un établissement conçu pour accueillir des criminels spécialement dangereux, il a défrayé la chronique, il y a quelques mois, lorsque l’épouse d’un criminel islamiste a introduit un couteau en céramique à l’aide duquel a été perpétrée une lourde prise d’otage. Qu’un individu tel que Dorffer puisse y exercer des fonctions d’auxiliaire de service et se munir d’un pic artisanal pour en menacer un surveillant laisse songeur quant à l’adaptation de nos prisons au profil de leurs pensionnaires. Sans doute des décennies d’angélisme sont-elles passées par là. Le résultat a quelque chose d’effrayant.

Mais l’attitude de l’avocat de Dorffer mérite également qu’on s’y attarde. Interrogé par la très complaisante radio d’État, Me Hellenbrand a déroulé la litanie habituelle du détenu pas spécialement méchant, qui n’a pas trouvé d’autre moyen pour faire valoir ses justes revendications. En l’espèce, un traitement par Subutex™ – un substitut de l’héroïne – et un transfèrement pour être rapproché de sa famille. Des demandes en soi curieuses, puisqu’un détenu depuis 19 ans peut raisonnablement être considéré comme sevré. Quant au transfèrement, il a été effectué une douzaine de fois depuis 2000, aucune prison ne pouvant garder Dorffer après ses multiples prises d’otage.

Me Hellenbrand ne s’en est pas tenu à ces propos. Revenant sur le crime atroce de 2003, il a doctement exposé que son client n’avait enfoncé une fourchette dans la gorge de son codétenu que parce qu’il n’avait pas été entendu par l’administration, à qui il demandait de changer de cellule. Un peu comme à l’hôtel, en somme. L’argument laisse pantois. Il est, malheureusement, habituel dans la bouche d’avocats qui, sans vergogne, usent et abusent de la victimisation pour justifier les crimes commis par certains.

Les surveillants de Condé-sur-Sarthe sont en grève. On les comprend. Lorsque l’administration et, au-dessus d’elle, le ministre lui-même atteignent un tel niveau d’incompétence, il est normal que les fonctionnaires en contact direct avec la population carcérale s’inquiètent pour leurs familles et pour eux-mêmes. Lorsqu’on sait que, dans un établissement « normal », les menaces et insultes sont quotidiennes, il est permis de se poser la question : dans quel monde de Bisounours vivent les responsables du ministère de la Justice ?

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