Depuis quelques semaines, le pont Alexandre-III – qui relie majestueusement l’esplanade des Invalides au Grand Palais – est devenu l’objet de quelques petites facéties dont Homo festivus est friand.

Avec ses quatre pylônes de pierre surmontés d’allégories rutilantes, cette merveille architecturale, qui franchit fièrement la Seine sans points d’appui intermédiaires telle une bride de métal tendue d’une rive à l’autre, connaît en effet quelques contrariétés aussi dérisoires qu’emblématiques. Inauguré en 1900 à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, ce pont – un des plus beaux de la capitale – incarne le génie français. Destiné à symboliser l’amitié franco-russe instaurée par la signature de l’alliance conclue en 1891 entre le tsar Alexandre III et le président de la République française Sadi Carnot, il fut baptisé, pour des raisons strictement diplomatiques, du nom de l’empereur de toutes les Russies.

Et c’est bien ce que certains lui reprochent.

En effet, le Collectif de rebaptisation “Pont Alexandre 3” (CRPA) exige que le monument change de nom, suggérant à la place celui de Simone Veil, disparue le 30 juin dernier. Les raisons invoquées sont multiples. Et un peu confuses. Ainsi, sur leur page Facebook, l’association commence par pointer l’antisémitisme d’Alexandre III, “empereur des pogroms”. Avant de mélanger, pêle-mêle, bien d’autres arguments, piochés ici ou là dans le bac à glace – parfum moraline ! – d’Homo festivus :

Parce que entre Alexandre III et Vladimi (sic) Poutine les droits des femmes, des libertés, d’expression de la presse sont bafoués, que l’homophie est uen (sic) politique nationale, que la (sic) s’oppose au contrôle par l’ONU des gazs (sic) chimiques en Syrie, que nous nous devons de nous détacher des symboles contraires à nos valeurs et nous demandons aujourd’hui que le pont soit rebaptisé.

Dans une lettre ouverte adressée au maire de Paris, le collectif finit par rappeler Anne Hidalgo à ses obligations morales :

[…] la France souffre. Elle souffre d’un mal insidieux, complexe et contagieux qui s’exprime au travers du racisme et de l’antisémitisme. En 2015 plus de 2.000 actes de cette nature ont entaché notre société. Un mal contre lequel le Président de la République Emmanuel Macron et vous même, avez promis de combattre. Sachez que vous gardez toute notre confiance à ce sujet.

Pendant ce temps, tandis qu’au sommet des quatre pilastres les allégories de bronze doré semblent tout ignorer de la comédie qui se joue sur les , une autre petite farce est donnée sous les obscurs contreforts du pont Alexandre-III. En effet, Le Génie d’Alex – centre culturel éphémère ayant pris le relais du Showcase, night-club qui a fermé en février dernier – accueille, depuis le début de l’automne, des animations décapantes. Cet espace “insolite et solidaire” a, par exemple, ouvert ses portes à un collectif de nudistes militants ! Ces derniers ont ainsi lancé, dimanche 8 octobre, une première journée d’initiation au naturisme, ouverte à tous, destinée à “apaiser les tabous” – et à défendre, au passage, un grand projet de complexe naturiste à Paris. Au programme : séance de yoga nudiste, atelier tricot à-poiliste, cours de théâtre et de chant célébrant la nudité, restauration sur le pouce. Un espace coiffeur-barbier a même été prévu pour les tailles de dernière minute.

Le 1er novembre 1894 mourait le tsar Alexandre III, avant-dernier empereur de Russie. Deux années après, le 7 octobre 1896, son fils Nicolas II posait la première pierre du pont, en compagnie de l’impératrice Alexandra Feodorovna et du Président Félix Faure. Quelque 120 ans plus tard, le pont des grandes alliances diplomatiques est devenu le théâtre dérisoire des petites discordes communautaires, la scène des minuscules combats idéologiques, le hangar des expériences libertaires les plus vaines – au fond, le symbole d’une France qui n’en finit pas d’être déboulonnée.

Il y a un peu plus d’un an, le 28 juillet 2016, le pont Alexandre-III était déjà victime d’un petit incident : la statue allégorique de la Guerre perdait son bras droit. Les raisons demeurent à ce jour encore inconnues, mais l’hypothèse d’un geste malveillant semble privilégiée. Heureusement, Pégase en feu – cheval aux ailes d’or – veille encore, solidement vissé au sommet des piliers, bien au-dessus des petites bravades de l’homme “posthistorique” si bien croqué par Philippe Muray. En attendant, peut-être, les futures attaques de nouveaux militants, toujours prêts, avec leurs petits marteaux sortis des forges d’Homo festivus, à saper les fondations de notre culture, déshabiller corps et statues, gratter plaques et dorures et décaper toutes les complexités de l’Histoire, cherchant à faire table rase de tout, tout le temps (au nom du bien), toujours.

1 novembre 2017

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