Philippe Bouvard (1929-2026), avant-dernier géant de la télévision de Papa

Sous ses airs de bourgeois poupin, Bouvard aura vécu une vie dynamique et brillante, une vie de fauve épistolaire du XIXe siècle.
Philippe Bouvard

On ne savait pas s’il était encore vivant, mais on se doutait que sa mort serait annoncée en direct. Voilà qui est donc fait. Depuis qu’il avait cédé, à 84 ans, la présentation des Grosses Têtes à Laurent Ruquier, Philippe Bouvard s’était retiré dans sa villa cannoise, au milieu de ses souvenirs et de ses voitures de luxe. Avec lui disparaissent (mais disparaissent-ils vraiment, puisque nous nous en souvenons ?) un certain nombre de morceaux de bravoure des soixante dernières années.

Bouvard était un enfant de son siècle, jusque dans ses douleurs les plus personnelles. Né d’un père escroc, qui abandonna son foyer le jour de la naissance de l’enfant, et d’une mère juive, il fait l’expérience de la guerre d’une manière intime. Son beau-père est tailleur pour hommes (peut-être une clef de lecture de l’élégance qui n’abandonna jamais Bouvard lui-même) et résistant convaincu. Arrêté par les Allemands, il est libéré sur l’intervention du recteur de la grande mosquée de Paris. Ses grands-parents adoptifs, déportés, ne survivront pas aux camps. Lui se cache partout en France, mais sait déjà ce qu’il veut devenir. En effet, un jour de l’été 1938, sur la Côte d’Azur, à Cannes précisément, il a vu passer Cocteau dans une voiture de luxe, conduite par un chauffeur. L’enfant pauvre et seul qui rêve de fortune, de gloire et d’élégance a été foudroyé par la vocation littéraire : il est persuadé que c’est l’écriture qui fera de lui l’homme plein de succès et d’aisance qu’il rêve d’être.

Les Grosses Têtes : un cocktail très français

Pas scolaire mais doté d’une tchatche peu commune, il rate le bac, exerce mille métiers ancillaires, et commence dans la carrière journalistique par la toute petite porte, comme coursier au Figaro. À force de volonté, il se voit confier la rubrique parisienne, celle des mondanités. Bouvard est cruel et drôle, il a le goût des rencontres et une santé de fer : il y excelle. Dès les années 60, il cumule ses activités dans la presse écrite avec des émissions de radio, sur RTL bien sûr. C’est sur cette antenne, tout le monde le sait, qu’il accédera à la gloire populaire, en 1977, avec la création des Grosses Têtes, une émission qui mêle, dans un cocktail très français, culture générale, improvisations de génie, blagues grivoises et reparties assassines. Jean Yanne, Jacques Martin, Olivier de Kersauson, Roger Carel, entre beaucoup d’autres, seront les piliers de cette émission d’un genre nouveau.

Il avait rêvé d'être écrivain

Et puis, il y a la télévision. Au début des années 70, Bouvard anime tous les samedis soir, au premier étage de chez Maxim’s, une interview au format court, dans une ambiance à la fois élégante et acerbe, qui, rétrospectivement, rappelle beaucoup Lunettes noires pour nuits blanches – et même la plupart des émissions d’Ardisson, autre génie du petit écran. Sa notoriété rapide l’amènera même à jouer son propre rôle dans L'Aile ou la Cuisse (1976). Ensuite, toujours à la télé, il se fait plus populaire, avec Le Petit Théâtre de Bouvard, créé en 1982. C’est lui qui découvrira Mimie Mathy, Les Inconnus ou encore Chevallier et Laspalès. Pendant ce temps, il perdra des sommes folles au jeu, achètera et vendra de somptueuses résidences, collectionnera les bolides... et finira, malgré les excès, par mourir vieux, au soleil, dans cette ville de Cannes où, un jour de l’été 38, le petit garçon qu’il était avait rêvé d’être un écrivain riche et célèbre.

En somme, sous ses airs de bourgeois poupin, Bouvard aura vécu une vie dynamique et brillante, une vie de fauve épistolaire du XIXe siècle, celle d’un Georges Duroy dans Bel-Ami. Mieux : celle de Figaro, peint par lui-même en ces termes : « Un jeune homme ardent aux plaisirs, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre » (Le Mariage de Figaro, V, 3). L’éternel jeune homme d’un certain esprit français était l’avant-dernier géant de la télé de Papa. Le dernier, inoxydable, est évidemment Michel Drucker, qui doit aujourd’hui se sentir un petit peu seul, entouré des ombres de ses amis.

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Arnaud Florac
Chroniqueur à BV

Vos commentaires

64 commentaires

  1. L’émission des Grosses Têtes sans Bouvard était sans saveur, sans finesse : après 2 essais, j’ai cessé de l’écouter

  2. Grace à lui, je me suis intéressé à la langue française et à l’esprit de notre pays. Enfin, celui d’avant. J’ai même été édité. Merci Philippe.

  3. La France est en deuil, Monsieur BOUVARD a tiré sa révérence. Paix à son âme, et Merci à vous qui nous avait gaté par vos émissions télé et radio. toutes ces années .. Merci encoe.

  4. Lorsqu’en 2007, a été annoncée la suppression de la profession d’avoué, trois personnes en ont compris les conséquences: Jean-Marie LE PEN, Maxime GREMETZ (député communiste de la Somme), et Philippe BOUVARD, qui a d’ailleurs invité Maitre François GRANDSARD (président de la Chambre nationale des avoués) à l’émission des Grosses Têtes. Une décennie après, 444 avoués ont été remplacés par 78.938 avocats, assurés par la Compagnie MMA, qui s’apprête à résilier sa police de groupe.

  5. Il était une preuve que ce ne sont pas les plus diplômé qui sont les meilleurs.
    L’intelligence fait la différence.
    Depuis qu’il est parti, les « Grosses têtes » ont été macronisées

    • @Evariste : tout à Fait ! Cocteau, Malraux n’avaient pas le bac mais quels génies ces deux là !
      Pas comme ces nouveaux énarques , qui appliquent de façon scolaire, leur idéologie , aucun recul sur l’Histoire, aucune culture quoiqu’on en dise ! aucun esprit critique dans le bon sens du terme , des êtres superficiels, des simples communicants , de plus sans aucun talent et plus grave aucun sens de l’honneur, ni de dignité

    • J’ai vu que Philippe Bouvard avait échoué trois fois au bac !!!!!!!! Lorsque quelqu’un de supérieurement intelligent échoue avec la régularité d’un métronome à obtenir le Sésame de la société Française, c’est un signe, parmi tant d’autres que le système scolaire Français, puis de l’enseignement supérieur est totalement pourri !

  6. J’aurai toujours en mémoire les Grosses Têtes, sauce Bouvard, iconoclaste à souhait où blagueurs potaches croisaient le fer en opposant le conformisme pédant des hâbleurs de salon à leur verve truculente de rebelles de l’audio-visuel.

    Quant à ce succédané qu’en a fait Ruquier, je préfère en rester là

  7. Décidément, ce mois d’août 2026 aura été fatal à bien des figures qui me firent exploser de rire, chacune dans leur domaine et avec leurs qualités propres !
    Noël Godin, le célèbre entarteur belge qui s’était fait une spécialité de ridiculiser, entre autres, Bernard Henri Botul, est décédé hier !
    Rappelons-nous son fameux cri de guerre : « Entartons, entartons, les pompeux cornichons ! »
    Mon seul regret est que son âge respectable ne lui ait pas permis d’accrocher un Mélenchon, ou un Macron, à son tableau de chasse bien fourni puisque s’y trouve également un certain Sarkozy !

  8. Je me souviens de l’écouter avec mon père sur l’autoradio, j’ai eu la chance de le croiser à la sortie du casino d’Enghien les bains, je devais assister à sa dernière des grosses têtes, mais le sort a voulu que la CGT fasse grève et je n’ai pas pu me rendre au studio.
    J’ai arrêté d’écouter ce programme lorsque dechavanne l’a repris et pire lorsque ruquier a récupéré l’émission

  9. Bouvard n’était pas l’avant-dernier delà télévision mais le dernier ! Comparer Drucker à Bouvard, à Martin, ou à Yanne c’est comparer Françoise Giroud à Léa Salamé !
    « Il faut rester insolent. La fin de l’insolence, c’est le début de la vieillesse ! » Jacques Martin.
    A plat ventre devant tout les pouvoirs pour durer au travers des décennies, Drucker a donc toujours été vieux !

  10. Les «  grosses têtes » m’accompagnaient chaque après-midi grâce à l’autoradio de ma voiture lors de déplacements professionnels..combien de fois j’ai attendu quelques instants avant de couper le contact , afin d’écouter la réponse à l’une de ses questions ..SIM , Balutin , Kersauson , Carlos et tant d’autres phénomènes artistiques de l’époque ..Merci Mr Bouvard , bon vent et bien le bonjour aux Stars qui vous attendent là-haut et qui vont recommencer à rigoler en votre compagnie ..RIP

  11. Un grand monsieur nous a quitté, il s’est échappé de cette France ou le rire n’existe plus, ou rire sera bientôt considéré comme un délit, pour rejoindre tous ceux qui nous ont fais rire.

  12. Les grosses têtes
    Je me revois avec mon pépé, en train de bricoler, essayant d’être le plus silencieux possible pour écouter les répliques des invités, le tout sortant d’un vieux poste Radiola !
    Toute une époque.

  13.  » Depuis qu’il avait cédé, à 84 ans, la présentation des Grosses Têtes à Laurent Ruquier » ???? N’importe quoi ! RTL, Station dont il a fait la fortune, l’a viré comme un malpropre sans jamais préparer de manière élégante se succession. Il était tout à fait possible de trouver parmi les sociétaires des Grosses Têtes quelqu’un de plus jeune qui aurait pu lui succéder.
    Au lieu de cela, RTL est d’abord allé cherché Dechavanne qui n’est pas réputé pour sa finesse d’esprit, puis, injure suprême le détestable communiste (pléonasme) Ruquier.
    Inutile de préciser que j’ai cessé d’écouter les Grosses Têtes à ce moment là !

  14. Michel Drucker ??? L’indigence et la servilité tout en un ! Son canapé rouge conforme à ses idées politiques n’a vu passer que des vedettes sans intérêt pour des interviews qui le sont également. Ce personnage doit sa carrière au fait que pendant des années la TV publique était en situation de monopole et qu’il était de fait impossible de le rater le dimanche après-midi, sauf à éteindre la TV. Bref, un médiocre encensé par des médiocres !
    Rien à voir avec Philippe Bouvard qui lui était un esprit d’une remarquable finesse.

    • Vous êtes un peu dur quand même avec Michel Drucker qui est pourant une bonne pâte, Monsieur Ravioli !

      • Non seulement je ne suis pas dur, mais je pense que j aurais dû être plus sévère !
        Ne croyez surtout pas que ce personnage falot est une bonne pâte. Parvenir à faire carrière dans une boîte aussi pourrie que le service public, et ce pendant 50 ans, montre que Drucker est très loin de l image lisse et aseptisée qu il a toujours montrée.

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