[ROMANS D’ÉTÉ] Le Caporal épinglé de Jacques Perret : le récit d’une drôle de captivité

L'écrivain monarchiste et antigaulliste signe un récit autobiographique puissant et savoureux. Ou comment se moquer d'un drame.
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Avec sa rubrique [ROMANS D’ÉTÉ], Boulevard Voltaire vous propose de découvrir ou de relire des œuvres plus ou moins récentes. Des suggestions pour le temps des vacances, si propice à des lectures prolongées… et variées.

 

La captivité. La guerre et ses affres pour un soldat prisonnier qui, à la suite de « l’étrange défaite » de 1940, fut interné dans un camp en Allemagne. Jacques Perret (1901-1992) doit une partie de sa renommée au Caporal épinglé (Gallimard), une œuvre publiée en 1947, dans laquelle cet ancien élève de Louis-Le-Grand décrit le quotidien d’un homme derrière les barbelés, abandonné aux vexations de l’ennemi et à la promiscuité de la vie dans les « cabanes ». Une œuvre puissante et drolatique, tant l’écrivain sut adoucir deux années de drame par les mots que cet ancien caporal de tirailleurs envoyé au Maroc, maniait avec un savoureux talent. « Il mêle les souvenirs aux rêveries, la poésie aux réalités, écrit l’écrivain et critique littéraire Joël Schmidt. Il sait regarder avec humour, avec férocité parfois, mais sans méchanceté, l’homme dépouillé de tous ses artifices qu’est devenu le prisonnier, l’homme nu dans sa vérité, sa grandeur et ses petitesses. »

Le roman autobiographique est un fourmillement de pépites littéraires et déploie« une verve, un humour et une invention verbale à l’envers du monde contemporain » écrit Kléber Haedens dans son Histoire de la littérature française (1943, puis 1954 et 1970, Grasset). Comme lorsqu’après une tentative d’évasion échouée, Perret décrit son geôlier qui le ligote : « Il me paraît s’y prendre avec une grande dextérité, il a dû être boy-scout dans sa jeunesse ou emballeur dans un grand magasin. » Avant de constater son état d’immobilité, une chaise entre les reins et une sentinelle assise dessus. « Imaginez ma situation et convenez que, dans le genre posture de vaincu, on ne fait guère mieux. Le sort de Vercingétorix, traîné derrière le char de Jules triomphant, était plus doux que le mien. »

Monarchiste traditionaliste

Les Allemands sont toujours tournés en dérision et l’on retrouve ce même parfum de grandeur humé dans La Vie est belle, l’œuvre cinématographique de Roberto Benigni. Jacques Perret était maurrassien, fervent défenseur de l’Algérie française et catholique traditionaliste. Celui qui collabora de longues années au journal d’Action Française, Aspects de la France, livre dans Le Caporal épinglé nombre de pages puissantes. Par exemple lorsqu’il disserte sur la liberté. Son geôlier « boche » en prend pour son grade : « La liberté que tu crois savourer avec ton bout de cigare, en poussant ton troupeau de prisonniers, c’est un déchet racorni, rabougri, sans goût, éventé, un bout de guimauve archisucé un trompe-nigaud. » Et Perret de disséquer le mot chéri d’Éluard : « Moi, ma petite liberté, je vais me la tailler sur mesure, dans le vif et le saignant de l’espace, au plus épais du peuple hostile, je me la ferai et je continuerai à me la faire de minute en minute, elle sortira de moi seul, dans les sueurs froides, les pas de loup et les courses folles, je sentirai peu à peu sa main tremblante et passionnée s’affermir dans la mienne, je la conduirai à travers les barbelés, les portillons et les pièges, par les routes peu sûres et les cités précaires, et si ça rate, si on me la tue, je sais déjà que son fantôme viendra rôder tous les soirs autour des fils de fer et je reconnaîtrai bien, dans l’ombre épineuse des miradors, l’appel de son souffle haletant. »

Éloge de la paresse

« Jacques Perret est, selon les cas, un souvenir d’enfance ou une découverte tardive mais toujours un signe de reconnaissance et même un mot de passe », écrit l’excellent Richard de Sèze dans Politique magazine, dont il dirige la rédaction. Le bimensuel consacre dans son numéro estival, un dossier à l’écrivain anticonformiste, né à Trappes, dans l’ancienne Seine-et-Oise, et souvent classé dans la catégorie des Hussards (Déon, Blondin, Nimier etc.).

Jacques Perret s’évada en 1942 et prit le maquis en intégrant la Résistance. Il tira de cette expérience, Bande à part (Folio), un ouvrage de la même trempe qui obtint le prix Interallié. On y retrouve ce même éloge de la paresse et de l’aversion pour l’effort inutile. Une délicieuse autodérision de l’homme dans ses grandeurs comme dans ses faiblesses. Cette phrase est restée, pour l’auteur de ces lignes, un monument de littérature : « Certains prétendent que la grasse matinée amollit, mais j’en ai connu de roboratives : non seulement, on y liquide le passé avec une mirifique désinvolture, mais on y rassemble à loisir des velléités éparses venues des plus candides régions de l’âme pour affronter l’avenir avec une sérénité extravagante, si bien qu’il en reste toujours quelque chose au cours de la journée. » Un programme de vacances idoine, n’est-ce pas ?

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Yves-Marie Sévillia
Journaliste chez Boulevard Voltaire

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