Editoriaux - People - 4 octobre 2019

Plutôt qu’encenser Jacques, peut-être faudrait-il canoniser Bernadette ?

Et maintenant, il sait. On se souvient de la réponse qu’avait faite François Mitterrand à Bernard Pivot, le 14 avril 1995, à la question de savoir ce qu’il aimerait que Dieu lui dise – s’il existait – quand il arriverait dans l’au-delà : « Maintenant, tu sais. »

Comme pour son illustre prédécesseur, le moment est venu pour Jacques Chirac de ramasser – ou pas – la mise du pari de Pascal. Et à cette caisse-là, en dépit des falbalas, du protocole, des hommages, des éloges – il est plus grand mort que vivant, comme disait Henri III du duc de Guise -, on ne se souvient pas que tant de gens importants l’aimaient autant. Il est vrai qu’encenser le Président d’hier, c’est conforter, par capillarité fonctionnelle, celui d’aujourd’hui – des files d’attente sur le trottoir, des minutes de silence, des uniformes et des chefs d’État étrangers, il est désormais… seul.

Et c’est à Saint-Sulpice, beau fruit de ces racines chrétiennes qu’il ne voulut pas inscrire dans la Constitution européenne, que la messe fut célébrée. Sans son épouse Bernadette, trop fatiguée.

Un Président qui meurt, c’est aussi une première dame qui disparaît, même si nous ne sommes pas en Inde et que celle-ci ne le rejoint pas sur le bûcher. Et cette première dame là n’est pas pour rien dans la popularité de son époux trépassé.

Car au fond, à travers Chirac, c’est surtout une certaine France d’avant que l’on regrette : celle des terroirs et des bons vivants enracinés qu’il incarnait… mais qu’au pouvoir, il n’a rien fait pour protéger. Dont il a même, disons-le, précipité la chute.

Bernadette est intimement liée à cette paradoxale légende dorée. « Caution conservatrice et traditionnelle » de son mari, comme l’écrit Wikipédia – contrairement à leur fille Claude, réputée ultra-progressiste -, elle fut élevée dans une famille très pieuse, de celles qui, à l’époque, plaçaient leur fillette sous le patronage de la petite sainte de Nevers… famille qui, raconte-t-elle, voyait d’un mauvais œil son mariage avec ce garçon dont le grand-père paternel, enseignant à Brives, était anticlérical et franc-maçon. Qu’est-il resté de cette foi d’autrefois ? Nul ne le sait, mais cela fit beaucoup parler. Libération rapporte même – est-ce vrai ? – que Bernadette aurait pesé de tout son poids auprès de son mari pour que le clergé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet ne soit pas délogé.

Héroïne de Maupassant ou de Mauriac, elle a, comme tant de Français mais avant tous les autres, été enchantée, avant de déchanter, par son vibrionnant Bel-Ami de mari. Mais elle ne s’est jamais répandue dans la presse, étendue dans un livre, confiée à une bonne amie qui se serait empressée de le répéter.

« Never explain, never complain. » Cette devise très Downton Abbey – c’est l’actualité cinématographique – était sans doute celle de cette femme non exempte de défauts mais parfaitement éduquée, stoïque, au silence quasi héroïque : c’est le plus beau cadeau qu’elle fit à son mari. Ultime héritière d’une lignée de premières dames discrètes, avares de leurs états d’âme, ne surjouant pas Madame Bovary (comme Cécilia), ni Une ravissante idiote (comme Carla Bruni), ni La Mégère apprivoisée (comme Valérie Trierweiler), rendant plus léger le fardeau de leur mari quand tant d’autres en sont le boulet – si nul ne peut tenir grief à Brigitte Macron de son attitude, qui nierait que la façon dont elle a fait incursion, jadis, dans la vie du Président déplaît aux Français ? -, sur une scène politique où personne ne les a conviées, et qui restaient dans les coulisses… là où, parfois, d’ailleurs, on souffle les répliques et tire les ficelle.

« Je croyais que Chirac était du marbre dont on fait les statues. En réalité, il est de la faïence dont on fait les bidets. » On se souvient de cette phrase assassine d’une autre femme de tête – Marie-France Garaud.

Bernadette, elle, était sans doute de bronze. Parce que c’est ainsi, disait Chamfort, qu’il faut que le cœur soit quand il ne se brise pas.

Que l’on aime Bernadette Chirac ou pas, il faut reconnaître que de ces premières dames là, on a cassé le moule, et que les vrais perdants, plus encore que les Français, sont les Présidents.

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