[UNE PROF EN FRANCE] Le baccalauréat, de César à Ronaldo
Juillet 2025, 750.000 jeunes Français ont obtenu le diplôme du baccalauréat. C’est beaucoup. Les filles ont quelques points d’avance dans les pourcentages, 1,6 point en série générale, 3,3 points dans les séries technologiques. Ce qui est fascinant, c’est de voir comment on a réussi à tout pervertir sans presque toucher à la structure extérieure de l’examen, lui permettant ainsi de conserver son nom.
Autrefois, un homme cultivé devait avant tout maîtriser les humanités
La plupart des gens associent le baccalauréat à la classe de terminale, alors qu’en réalité, il se développe sur deux années et que cela a presque toujours été ainsi. Aujourd’hui, les élèves passent, en première, ce que l’on nomme les « épreuves anticipées », dont la plus marquante, pour les familles, est la double épreuve de français puis, en terminale, une deuxième série d’épreuves, à laquelle s’ajoutent toutes les matières du contrôle continu pour les deux années. À sa création, en 1808, le diplôme se scindait encore plus nettement en deux parties, et cette dichotomie a subsisté jusqu’à la fin des années 1960. On passait d’abord le baccalauréat ès lettres, dont le cœur reposait sur les humanités classiques : latin, parfois grec, littérature française, histoire, géographie, rhétorique, c’est-à-dire la base de ce que l’on a longtemps considéré, en France, comme la culture générale. L’obtention de ce premier grade ouvrait à ceux qui le souhaitaient la porte du second, le baccalauréat ès sciences : algèbre, géométrie, trigonométrie, mécanique, physique, chimie, sciences naturelles.
En effet, pour les fondateurs de l’Université napoléonienne, un homme cultivé devait avant tout maîtriser les humanités pour évoluer en société, avoir une vision large des questions qui se posent à lui grâce à sa connaissance des hommes et du passé, enfin, être capable d’interagir avec subtilité et profondeur grâce à sa maîtrise de la langue, principal outil de connaissance et de réflexion. La spécialisation ne vient qu’ensuite. Les médecins, chimistes, ingénieurs, polytechniciens passent donc l’année suivante le baccalauréat ès sciences, pendant que d’autres vont faire leur droit, comme on le voit dans tous les romans du XIXe siècle et comme le faisaient les Romains de la République. Il faudra attendre la défaite de 1870 pour qu’Émile Boutmy crée l’École libre des sciences politiques.
La réforme de 1874, préparée par Jules Simon et portée par le ministre Anselme Batbie, déplace une partie des épreuves de la classe de philosophie (terminale) à l’année antérieure. Rien n’a en apparence changé à cette grande structure d’ensemble. Rien, si ce n’est le nombre de candidats et le niveau de leurs copies.
Le bac pour tous : une utopie folle
Au XIXe siècle comme en 1930, on demandait aux élèves de répondre, souvent à l’oral, à des questions alliant connaissances et réflexion, comme « L’influence de la religion dans les sociétés humaines » ou « Quels sont les principaux affluents du Rhin ? » Les sujets d’écrit les plus pittoresques étaient ceux de l’épreuve de composition latine, qui était, comme son nom l’indique, rédigée en latin : « Les vertus de Scipion l’Africain », « Les bienfaits de la paix après les guerres civiles », « Les devoirs d’un citoyen envers sa patrie », « Comparer Alexandre à César », « Les avantages de l’agriculture sur le commerce »…
Si l’on ne verse pas dans le complotisme et qu’on ne suppose pas que dès l’origine le projet était vicié, on peut imaginer que d’aucuns ont vraiment cru à une possible éducation élitiste de toute une population, avec plus de 95 % des gens intéressés par des questions historiques, philosophiques ou scientifiques et capables de travailler 40 ou 50 heures par semaine juste pour nourrir leur curiosité intellectuelle. Mais il suffit d’aller faire une course dans un supermarché, un samedi après-midi, pour constater que c’est une utopie folle.
Tous nos journaux vont nous abreuver pendant deux semaines de chroniques consacrées au baccalauréat, alors que ce qui capte aujourd’hui l’attention du public, c’est bien autre chose. Le monde du divertissement séduit plus que les études et promeut de nouveaux modèles. Nabilla est suivie par 9,5 millions de personnes, généralement francophones, comme Maeva Ghennam (3,5 millions), tandis que Kylie Jenner réunit 380 millions d’admirateurs, Selena Gomes 406 millions, Lionel Messi 509 millions et Cristiano Ronaldo 667 millions… Les Français les plus suivis sont Kylian Mbappé, David Guetta et Zinedine Zidane. Des seins au micro et du micro au ballon, l’orbe fascine…
De l’autre côté, de nombreux capitaines d’industrie n’ont guère fait d’études ou, dans tous les cas, n’ont pas été promus grâce à elles : François Pinault n’a pas son baccalauréat, Alain Afflelou a un simple BTS, Jean-Claude Decaux, André Besnier (Lactalis) et Gérard Mulliez (Auchan) ont quitté l’école très tôt pour entrer dans l’entreprise familiale. S’ils étaient jeunes aujourd’hui, prendraient-ils la peine de passer des examens largement dévalués qui font souvent perdre plus de temps qu’ils n’apportent de compétences ?
Mais pour les petits et les sans grade, ceux qui ne sont ni géniaux comme Steve Jobs ou Bill Gates, ni soutenus par une famille établie et puissante, les besogneux, les médiocres - les normaux, en somme -, le tunnel est long et les étapes, dont le fameux baccalauréat, presque obligatoires, même si tout le monde sait aujourd’hui qu’il n’y aura pas grand-chose au bout de ce tunnel.
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25 commentaires
Virginie, subjugué. Ou je relève du troglodyte ou vous êtes un puits de sciences. Tant au plan historique qu’en matière d’influenceurs. Où allez-vous chercher ces références, où vous abreuvez-vous ? Fascinant. Revenons sur terre… en ce qui me concerne.
Le bac. En nous limitant à ce mot, peut-on penser à cette embarcation qui nous transborde d’une rive à l’autre ? Effectivement, le baccalauréat devait en principe nous donner l’ouverture vers les études supérieures.
Dès que la bande à Mitterand nous a annoncé « le bac pour tous », mon sang n’a fait qu’un tour. Utopique à moins que … Et effectivement, le bac est passé par la moulinette du « moins que rien ». J’exagère. Mais il ne pouvait pas en être autrement si l’objectif devait être atteint ? Descente aux enfers. Deux questions se sont immédiatement présentées :
* quel saut pour atteindre les rangs supérieurs ?
* quel emploi pour ceux qui n’obtiendront jamais le bac ?
Le saut, nous constatons son ampleur dans les déchets constatés dans la première année d’études supérieures.
Le saut, nous le constatons dans la mise en demeure des étudiants de première année de se remettre à niveau notamment en matière d’orthographe, de français en règle générale.
Quel emploi pour les « moins que rien » ? Vous répondez en partie à la question . Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine. Ce qui ne doit pas pour autant nous priver de posséder les deux qualités. Derrière cette approche, la nature gouverne. Chacun agit selon ses moyens.
Mais « le reste » subsiste malgré tout. Dans un monde qui voit pointer l’IA, allons -nous constater une élévation du nombre de déchets ? Entre ceux qui ne s’accrocheront pas et ceux qui n’ont pas les facultés nécessaires, que deviendront ces humains ? Des esclaves de la robotique ?
Virginie, les idées qui me sont venues à chaud. A chaud…tiens donc. Bonne semaine Virginie et surtout restez vigilante. En vacance ?
C’est que c’est plus facile de courir à 22 après une baballe que d’étudier….
Demandez à n’importe quel gamin s’il préfère aller jouer au foot avec les copains ou faire des maths avec papa!